Afrique du Sud : Une décennie de compromis

n° 103 - Printemps 2004

Pour la troisième fois depuis la fin de l'apartheid, le 14 avril, les Sud-Africains se sont rendus aux urnes. Certain de renouer avec son score de 1999 - 66,4 % des voix -, l'ANC fête dix ans de démocratie dans un climat de paix. Des affrontements sporadiques continuent, entre partisans de l'ANC et de l'Inkhata dans la province du Kwazulu Natal, mais les violences politiques ont été endiguées. Certes, le gouffre des inégalités et ses répercussions sur une criminalité record laissent planer le doute sur la pérennité du " miracle " sud-africain. Des voix de plus en plus nombreuses, au sein de la communauté blanche, n'en tombent pas moins d'accord avec Nadine Gordimer, prix Nobel de littérature, pour qualifier d'" extraordinaire " le chemin accompli.
Un nouveau sentiment national n'est peut-être pas né, mais le consensus règne entre les différentes communautés de la " nation arc-en-ciel ". Les efforts de réconciliation déployés par Nelson Mandela pendant son seul et unique mandat, de 1994 à 1999, ont payé. Les peurs blanches se sont atténuées. Les frustrations noires, en revanche, se sont accumulées et font peser sur l'avenir du pays une incertitude d'autant plus lourde que les porte-voix de la communauté ne sont guère écoutés. Tout se passe comme si le compromis conclu avant 1994 entre le pouvoir politique noir et la puissance économique blanche pouvait se dispenser d'une véritable culture démocratique. C'est peut-être là, au-delà des effets dramatiques du sida ou de l'épineuse question des terres, que se trouve le principal danger pour l'avenir.
Un pays miraculé
C'est à un Blanc, le leader communiste Joe Slovo, que l'ANC doit cette idée de génie : une " sunset clause " qui, en échange du pouvoir, garantirait à la minorité blanche l'amnistie générale et des postes dans la fonction publique. En proposant le partage du pouvoir pendant une période provisoire, Joe Slovo n'a pas seulement sorti de l'impasse, en août 1992, les négociations entre Frederik de Klerk et Nelson Mandela. Il a aussi permis à l'ANC de récupérer une administration en état de marche (2) et au " miracle " sud-africain de se produire. Un miracle bancal, sans doute, puisque la communauté noire a dû accorder un pardon inconditionnel à d'anciens bourreaux qui ne se sont ni repentis pendant les audiences de la Commission vérité et réconciliation (TRC), ni expliqués devant la justice. Miracle tout de même, dont les premiers bénéficiaires auront été les anciens responsables politiques de l'apartheid. Deux anciens présidents, Pieter Willem Botha et Frederik de Klerk, coulent, en effet, des jours tranquilles au bord de la mer, chez eux, alors qu'ils auraient pu être poursuivis par la justice pénale internationale pour crimes contre l'humanité. Seul Eugene de Kock, ancien colonel de police, purge actuellement une peine de prison.
La sunset clause, censée protéger pendant cinq ans l'emploi des fonctionnaires blancs, n'a pas empêché l'ANC de lancer très vite un vaste programme de discrimination positive dans l'administration, tout en dégraissant les effectifs. En 1998, le gouvernement s'est donné un an pour …