Kadhafi à Canossa

n° 103 - Printemps 2004

" Reddition honteuse et préventive ", dénoncent de grands journaux arabes. " Décision historique ", commentent les Européens. " Courageuse ", selon Tony Blair. " Sage et responsable ", pour le président George W. Bush. Au fond, une seule chose est sûre : en renonçant soudainement à tous ses programmes d'armes de destruction massive (ADM), la Libye du colonel Mouammar Kadhafi sort du purgatoire dans lequel vingt années d'embargo et de sanctions américaines l'avaient enfermée. En l'espace de quelques mois de diplomatie secrète, la Jamahirya - autrement dit l'" État des masses " mis en place par le " guide de la révolution " après son coup d'État militaire de septembre 1969 contre l'ancien roi Idriss Ier - est passée du statut de paria international à celui, dixit George Bush, d'" exemple à suivre " pour tous les " États voyous " de la planète.
Entre le 19 décembre 2003, date à laquelle l'imprévisible " berger de Syrte " annonce au monde éberlué qu'il a décidé de se débarrasser de ses armes interdites, et la fin février 2004, quand le département d'État américain autorise la Libye, dont tous les diplomates avaient été expulsés de Washington le 6 mai 1981 (1), à rouvrir une section d'intérêts dans la capitale fédérale, c'est bien à une rédemption presque complète qu'il nous est donné d'assister. Le 23 mars 2004, en visite au Qatar, Saif el Islam Kadhafi, le fils préféré du colonel, qui dirige une sorte de ministère-bis de la diplomatie libyenne, déclare à des journalistes locaux que si la Jamahirya n'est pas - encore ? - " prête à établir des relations avec Israël ", elle est, en revanche, disposée " à ouvrir le dossier des indemnisations " pour les quelque trente mille Juifs qui avaient été expulsés du pays après la révolution et dont tous les biens avaient été confisqués. Pour le fils Kadhafi, " il faut inviter ces Juifs, y compris ceux qui se sont installés en Israël, à revenir en Libye, leur terre ancestrale, et à abandonner les terres qu'ils ont acquises sur le dos des Palestiniens ". Le même jour, après une visite officielle du président de la Commission européenne, Romano Prodi, qui a obtenu du " frère-leader " - l'une des appellations de Kadhafi - l'entrée prochaine de la Jamahirya dans le programme Euro-Méditerranée (plus connu sous le nom d'" initiative de Barcelone "), Tripoli accueille William Burns, secrétaire d'État adjoint américain, chargé du Proche-Orient. C'est la plus haute personnalité américaine jamais reçue par le colonel Kadhafi en trente ans. William Burns est porteur d'une lettre personnelle du président Bush, lequel se félicite de la volte-face libyenne et promet " l'amélioration continue des relations " entre les deux pays. Deux jours après, le 25 mars, c'est Tony Blair lui-même qui fait le voyage sous la tente du " frère-leader " dans la capitale libyenne. Visite ô combien " historique " puisque c'est la toute première fois, depuis l'indépendance en 1951, qu'un chef de gouvernement britannique se rend dans …