Un chancellier en liberté...

n° 103 - Printemps 2004

Frank Meyer - Monsieur le Chancelier, les médias dépeignent l'Allemagne comme un pays au bord de la banqueroute. Cette image correspond-elle à la réalité ?
Gerhard Schröder - C'est très exagéré. Économiquement, l'Allemagne n'est pas du tout au tapis. Elle se bat, comme la Grande-Bretagne et la France, contre les effets de la mondialisation et de la nouvelle division du travail planétaire qui en découle. Comme la Grande-Bretagne et la France, l'Allemagne lutte aussi contre le vieillissement de sa population. Ce n'est pas exceptionnel : dans toutes les nations modernes, la sécurité matérielle des personnes âgées se heurte au problème de la diminution du nombre des actifs. À la demande financière s'ajoute, il est vrai, une demande culturelle : les différentes générations doivent renouer des rapports de compréhension solidaire. Il serait irresponsable de dresser les jeunes contre les vieux.
F. M. - Mais l'Allemagne n'est-elle pas un cas à part ? Hier élève modèle en économie, aujourd'hui bonnet d'âne de l'Europe...
G. S. - Nous étions déjà un cas à part du fait de la division de notre pays. Maintenant, nous le sommes en raison de la réunification : aucun autre État au monde n'a eu à intégrer 16 millions de personnes, avec toutes les conséquences financières et sociales que cela implique. Nous n'avons pas fini d'en payer le prix. Bon an mal an, ce sont 83 milliards d'euros qui sont transférés d'Ouest en Est, soit 4 % de notre PIB. Connaissez-vous une autre économie qui serait en mesure de consentir un tel effort ? L'euphorie née de la chute du mur de Berlin s'est dissipée. Mais nous ne devons pas, pour autant, tomber dans la déprime. Ce serait fatal (1).
F. M. - Comment faire rentrer ces réalités dans les têtes ?
G. S. - Pas à coups de marteau, en tout cas ! Je m'efforce de le faire avec de la patience et de la ténacité, en présentant des arguments qui tiennent la route. Vous savez, pour convaincre les citoyens allemands, il ne faut pas compter sur des astuces de communication. Il n'y a qu'une méthode : expliquer et expliquer encore.
F. M. - N'en avez-vous pas parfois assez d'expliquer ?
G. S. - Je ne suis pas homme à me laisser intimider, même par des campagnes de presse populistes au pire sens du terme. Ces campagnes, en jouant sur les émotions des lecteurs, cherchent à me déstabiliser. C'est peine perdue ! Jamais je ne me lasserai d'expliquer aux gens, de manière rationnelle, en quoi consiste notre politique. Expliquer est devenu une urgence. Ce n'est pas toujours facile d'entraîner les gens.
F. M. - Vous êtes entré à la chancellerie alors que la Bourse était au zénith et que les sociétés de l'Internet poussaient comme des champignons. Et puis en 2001, tout s'est effondré. Comment vous êtes-vous adapté, d'un jour à l'autre, à ce retournement de conjoncture ?
G. S. - Le retournement n'a pas été qu'économique. Avant cela, j'avais dû rompre le tabou qui interdisait à l'Allemagne …