Elargissement ou retrouvailles ?

n° 104 - Été 2004

Depuis le 1er mai 2004, l'Union européenne compte huit nouveaux membres issus de l'ancien bloc soviétique (1). L'ampleur de cet élargissement a nourri les inquiétudes des opinions publiques, des hommes politiques et des médias d'Europe de l'Ouest. Tous s'interrogent sur la capacité institutionnelle de l'Union à absorber ses nouveaux membres. Nombreux sont ceux qui redoutent à la fois le coût de cette opération, ses effets sur l'emploi et les risques qu'elle représente pour la sécurité intérieure des Quinze. Mais bien peu se sont préoccupés de savoir ce que les nouveaux entrants pensent de leur occidentalisation ; autrement dit : ce que signifie, pour l'Europe centrale et orientale, l'élargissement de son univers en direction de l'Ouest (2).
Qu'espèrent les nouveaux membres de leur entrée dans l'Union européenne ? De quelle Europe rêvent-ils ? Comment conçoivent-ils l'avenir du continent ? C'est à ces questions qu'il convient de répondre.
Des messages contradictoires
Alors que 2003 s'annonçait comme l'année des retrouvailles pan-européennes - lors du Conseil européen de Copenhague des 12 et 13 décembre 2002, les négociations d'adhésion avaient enfin été closes et la date du 1er mai 2004 avait été arrêtée -, les événements prirent rapidement un tour inattendu avec la déclaration de guerre des États-Unis à l'Irak. Cet événement, a priori étranger aux affaires intérieures européennes, a brusquement révélé aux opinions publiques occidentales une dimension qu'elles ignoraient jusque-là : le profond attachement des pays d'Europe centrale et orientale au lien transatlantique et leur soutien à la politique étrangère conduite par l'administration de George W. Bush. Au lendemain de la déclaration de guerre, les dirigeants de trois pays centre-européens (Pologne, Hongrie, République tchèque) se trouvaient parmi les signataires de la fameuse " Lettre des Huit " (3), qui rappelait leur solidarité avec les États-Unis. Les premières phrases de cette missive sont éloquentes : " L'Europe et les États-Unis sont véritablement unis par les valeurs que nous partageons : démocratie, liberté individuelle, droits de l'homme et autorité de la loi. (...) Aujourd'hui plus que jamais, [ces valeurs] sont menacées. (...) Aujourd'hui plus que jamais, le lien transatlantique est une garantie de notre liberté. " Les autres pays d'Europe centrale et orientale ne tardèrent pas à se ranger à cette position : la " Lettre des Huit " fut suivie de peu par un appel des dix pays du Groupe de Vilnius (4) à soutenir la politique irakienne des États-Unis.
Ces deux manifestes suscitèrent la perplexité des populations des Quinze - majoritairement très hostiles à la guerre - et l'ire du président français Jacques Chirac. Ce dernier, sur le même ton de " condescendance paternaliste " qu'il reprochait à George W. Bush, se fendit d'une déclaration tonitruante tançant les nouveaux adhérents pour avoir " perdu une occasion de se taire " (5).
Ouverte sur des propos blessants et sur une incompréhension manifeste entre Européens de l'Est et de l'Ouest, l'année 2003 allait se poursuivre par les résultats ambigus des référendums sur l'adhésion à l'UE qui jalonnèrent le printemps. Certes, partout le " oui " l'emporta …