La nouvelle frontière

n° 104 - Été 2004

En s'élargissant le 1er mai 2004, l'Union européenne a repoussé vers l'est sa limite orientale. L'Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, la Slovaquie et la Hongrie sont devenues, malgré elles, les garantes d'une frontière géopolitique qui partage le continent en deux : l'Europe unie d'une part, l'autre Europe d'autre part. Quant à la Bulgarie et à la Roumanie, elles endosseront à leur tour le rôle ingrat de gardes-frontières de l'Union européenne lors de leur adhésion en 2007.
L'Ukraine, la Biélorussie et la Russie se retrouvent donc au contact direct de l'Union. La Moldavie les rejoindra en 2007. Or la frontière se durcit. L'Union européenne s'inquiète de l'instabilité de ses voisins, des trafics illégaux et de l'immigration clandestine, et entend renforcer la sécurité de ses confins. Dès le début des négociations d'adhésion, entamées au sommet de Luxembourg en décembre 1997, Bruxelles a fait pression sur les pays candidats d'Europe centrale pour qu'ils procèdent à une surveillance stricte de leur frontière. Progressivement, les relations se sont compliquées. En Europe orientale, la peur d'une nouvelle fracture de l'Europe a saisi les esprits, attisant les ressentiments envers l'Union européenne et ses nouveaux adhérents. En avril 2004, à la veille de l'élargissement, la presse ukrainienne ne qualifiait-elle pas l'événement de " nouveau Yalta " (1) ?
La querelle des visas
" Ce n'est pas seulement un problème, ce durcissement de la frontière, c'est une tragédie ! Car au-delà des conséquences économiques et sociales, il y a les conséquences psychologiques. Dans cette histoire d'élargissement de l'Union européenne, on parle d'intégration, mais il faut aussi parler de désintégration ", proteste Andrej Zuromski, directeur d'une entreprise de relations publiques à Przemysl, dans le sud-est de la Pologne, à trente kilomètres de l'Ukraine.
Amer, il rappelle que la frontière polono-soviétique était un véritable petit rideau de fer jusqu'à la chute du mur de Berlin en 1989 et la dislocation de l'URSS en 1991. Elle n'était pas la seule : les relations entre l'Union soviétique et ses satellites d'Europe centrale ont été réduites au strict minimum pendant des décennies. Seules les délégations officielles étaient autorisées à franchir sans difficulté les frontières de la Roumanie, de la Hongrie, de la Tchécoslovaquie et de la Pologne avec l'URSS, dans un sens comme dans l'autre. Pour les simples citoyens, il fallait des mois de démarches administratives. Or, si l'on met à part les pays baltes, la nouvelle frontière orientale de l'Union européenne recoupe l'ancienne frontière de l'URSS. À l'est de cette ligne, en Moldavie, en Ukraine et en Biélorussie, les frontaliers considèrent bien souvent que la liberté de circulation obtenue au début des années 1990 est le seul acquis tangible de la transition poursuivie par leurs pays depuis l'effondrement du communisme.
Devenue polono-ukrainienne à la faveur des bouleversements des années 1989-1991, la frontière orientale de la Pologne s'est donc ouverte. Pour Przemysl, en Pologne, et Lviv, en Ukraine, la décennie 1990 est celle des retrouvailles. Coupée en deux à l'issue du second conflit mondial, la Galicie retrouve un semblant d'unité territoriale.
Directeur …