Les défis de Georges W.Bush

n° 104 - Été 2004

Thomas Hofnung - Le printemps 2004 a été désastreux pour les forces de la coalition en Irak. Certains commentateurs ont même évoqué le spectre du Vietnam. Diriez-vous que les États-Unis sont en train de perdre la main dans cette opération ?
François Heisbourg - Si l'on regarde la situation militaire sur le terrain, ce n'est évidemment pas le Vietnam - où les Américains, je vous le rappelle, avaient perdu 50 000 hommes au combat en l'espace de cinq ou six ans. L'intensité des pertes quotidiennes au Vietnam était dix fois supérieure à celle du printemps 2004 en Irak ! Le vrai problème, c'est que, désormais, les forces américaines n'ont plus seulement le " statut " de forces d'occupation ; elles le sont devenues. Le principal échec de l'équipe de George W. Bush est là ! À leur corps défendant, les Américains ont réussi à réaliser la convergence d'éléments très disparates du nationalisme irakien : le nation building est en train de se faire contre eux. Parvenir à se mettre à dos la population chiite, qui avait pourtant été martyrisée sous le règne de Saddam Hussein, relève de la performance ! Je ne pensais pas que ce serait possible.
T. H. - L'analogie avec le Vietnam n'est donc pas pertinente à vos yeux...
F. H. - Elle est exacte en ce qui concerne l'impact des opérations en Irak sur la marge de manœuvre stratégique des forces américaines. Certes, les effectifs de l'US Army sont aujourd'hui plus limités qu'ils ne l'étaient à la fin des années 1960, avant la transition d'une armée de conscription vers une armée de métier. Mais, proportionnellement, la guerre en Irak immobilise encore plus de moyens militaires que la guerre au Vietnam. Bref, si demain un coup de chien survenait en Corée du Sud, à Taiwan, en Afghanistan ou dans le sous-continent indien, Washington ne disposerait pas du volant de forces terrestres nécessaire pour intervenir. Celles-ci sont comme " scotchées " à l'affaire irakienne. L'une des conséquences du passage à l'armée de métier, qui s'est également déroulé dans la plupart des pays européens, c'est qu'il n'est tout simplement plus possible de conduire des opérations militaires lourdes de type impérial ou post-impérial. Il n'y a plus suffisamment de soldats pour occuper durablement un pays. On ne peut pas mener la guerre d'Algérie ou la guerre du Vietnam avec une armée de métier : tant mieux ! En termes de population et de superficie, l'Irak représente approximativement deux fois les départements du nord de l'Algérie (Alger, Oran et Constantine). Les Français étaient parvenus à les " pacifier " avec près de 500 000 hommes. Les Américains ne peuvent pas pacifier l'Irak avec le niveau de leurs forces actuel. En dehors de toute considération politique, leur mission militaire est tout simplement devenue impossible à mener à bien.
T. H. - Pourtant, les Américains semblaient avoir très bien préparé ce que l'on a appelé " le jour d'après "... Comment expliquez-vous qu'ils se soient mis dans une telle situation ?
F. H. …