Afghanistan : le lent retour du pouvoir central

n° 105 - Automne 2004

Il est de bon ton, aujourd'hui, de tracer un parallèle entre la situation de l'Afghanistan et celle qui prévaut en Irak pour constater l'échec de l'occupation militaire américaine. Pourtant, les réalités de ces deux pays diffèrent radicalement. Dix fois moins de troupes américaines sont déployées en Afghanistan qu'en Irak, pour une population comparable. L'Afghanistan n'a jamais été sous administration directe américaine. Ce pays dispose d'un chef d'État internationalement reconnu, Hamid Karzaï. Enfin, la communauté internationale (ONU, Otan, Eurocorps) joue un rôle important en Afghanistan - des troupes françaises et allemandes y sont présentes et actives - alors que son influence est inexistante en Irak.
Toutes ces dissemblances s'expliquent par la place respective que ces deux pays occupent dans la grande stratégie américaine telle qu'elle a été définie, bien avant le 11 septembre, par ceux que l'on appelle les néo-conservateurs. L'Irak se trouvait au centre de cette politique - il est même possible de dire qu'il faisait l'objet d'une véritable obsession - tandis que la plus grande indifférence entourait l'Afghanistan. Les néo-conservateurs, on le sait, prônaient de longue date le renversement du régime de Saddam Hussein. L'idée qu'un changement de régime en Irak permettrait de " remodeler " le Moyen-Orient en fragilisant les régimes hostiles (Iran, Syrie), mais aussi les régimes autoritaires bloqués (Arabie saoudite, Égypte), était défendue depuis le milieu des années 1990 par des néo-conservateurs influents comme Richard Perle et Paul Wolfowitz. L'Afghanistan, en revanche, n'intéressait personne : alors même que la menace représentée par Al Qaïda était clairement identifiée (ce fut le cas à partir de 1998) et que Washington savait parfaitement que les bases de Ben Laden se trouvaient sur le territoire afghan, ni les Démocrates ni les Républicains n'ont considéré le renversement du régime des Taliban comme une priorité stratégique (au contraire, toute la politique américaine d'avant le 11 septembre consistait à découpler les Taliban de Ben Laden et à essayer de convaincre les premiers d'expulser le second). Le poste d'" Assistant Secretary of State for South Asia " au département d'État, dont le détenteur est le véritable responsable de la politique afghane, est resté vacant entre janvier et mai 2001. Voilà qui en dit long sur l'intérêt que l'administration Bush vouait à l'Afghanistan jusqu'aux attentats !
Bien entendu, Washington n'avait absolument rien prévu pour intervenir militairement en Afghanistan. Par conséquent, lors de la campagne largement improvisée de l'automne 2001, les Américains, n'ayant ni idées préconçues ni grande stratégie, se sont appuyés sur les acteurs locaux (même si ces derniers n'étaient pas toujours très recommandables). Résultat : il existe, en Afghanistan, un réel jeu politique qu'on ne trouve pas en Irak, où les Américains se sont efforcés de construire un État ami (pour ne pas dire client) et démocratique à partir de zéro (démantèlement de l'armée, du parti Baas, purges dans l'administration, importation d'une bureaucratie, etc.), introduisant ainsi une rupture brutale avec l'histoire et les mythes fondateurs du pays. L'Afghanistan, à l'inverse, a pu renouer avec sa tradition propre : la construction d'un État certes minimal …