La Turquie, une candidate ordinaire

n° 105 - Automne 2004

Le faux problème de l'identité européenne de la Turquie
Européenne par l'Histoire...
Sortons d'emblée d'un faux dilemme : celui qui porte sur l'appartenance de la Turquie à l'Europe. Les Turcs eux-mêmes ont leur idée sur la question. Selon les sondages, quelque 75 % d'entre eux souhaitent l'adhésion de leur pays à l'UE - pour des raisons économiques mais, aussi, parce qu'ils voient en celle-ci la garantie d'un État de droit et le débouché logique de l'épopée kémaliste. Dont acte. Mais, bien sûr, les opinions publiques de l'UE ne peuvent se satisfaire de cette seule auto-identification à l'Europe. Elles ont leurs doutes - historiques, culturels, religieux... À tort.
La place de l'Empire ottoman au sein du Vieux Continent, fût-ce au titre d'" homme malade " ou de menace militaire, a toujours été une évidence. En conquérant Constantinople, la dynastie ottomane ne fait pas sortir Byzance de l'Europe. Elle s'appuie sur des Grecs pour s'emparer de la ville, coopte dans son système de pouvoir des élites chrétiennes et juives, accueille les séfarades expulsés de la péninsule ibérique, s'allie à l'Église orthodoxe et aux principautés roumaines pour gouverner (1). L'Empire ottoman reprend à son compte le " césaro-papisme " de Byzance, c'est-à-dire la subordination de la religion au souverain (2). Culturellement, il est également le légataire universel de l'Empire d'Orient : sa musique, sa cuisine sont néo-byzantines. Il est vrai que certains des contempteurs de la candidature turque tirent précisément de cet enracinement de l'Empire ottoman dans le passé byzantin un argument supplémentaire pour contester l'appartenance de la République post-kémaliste à l'espace culturel européen. Selon une vieille figure de rhétorique, le " césaro-papisme ", privé des apports de la théologie catholique et du droit romain (sic), puis des Lumières et du positivisme rationaliste, serait à la base du despotisme oriental. Mais pourquoi, alors, accepter le principe des candidatures de la Bulgarie ou de la Roumanie, et ne pas proposer l'expulsion de la Grèce, forcément inapte à la liberté pour cause d'orthodoxie ?
De même, le nationalisme turc - qui, à partir du XIXe siècle, s'émancipe progressivement de l'islam et du multiculturalisme ottoman pour déboucher sur l'autoritarisme " jeune turc ", puis kémaliste - est de facture européenne. Il se forge sur les bancs de la Sorbonne ou à l'initiative des élites turcophones ottomanes chassées de Russie et des Balkans, défaite militaire après défaite militaire. Cette idéologie recèle la même ambivalence que l'ensemble des nationalismes européens. Elle est porteuse d'une conception positiviste du progrès, mais également d'exclusion, voire de violences abominables. L'enracinement du parlementarisme en Turquie tout comme l'entrée de celle-ci dans l'Alliance atlantique procèdent de cette histoire commune, et non d'une exception incompréhensible à l'aune du monde musulman.
De ce point de vue, l'évocation du spectre marocain pour conjurer une éventuelle adhésion de la Turquie à l'Union européenne ne résiste pas à l'examen. Certes, le royaume chérifien s'est posé en candidat virtuel. Mais il n'a jamais été partie prenante du " concert européen " et n'a eu de cesse de se définir comme …