Le mirage du "Grand moyen-Orient"

n° 105 - Automne 2004

" Les États-Unis ont adopté une nouvelle politique, une stratégie offensive pour la liberté au Moyen-Orient. Cette stratégie requiert la même obstination, la même énergie et le même idéalisme que ceux dont nous avons su faire preuve auparavant. Et elle donnera les mêmes résultats. En Europe, en Asie, dans chaque région du monde, la marche de la liberté conduit à la paix " (1). Ainsi s'exprimait George W. Bush en novembre 2003 à l'occasion du vingtième anniversaire de la Fondation nationale pour la démocratie, une institution dont la vocation consiste à soutenir l'essor de la démocratie à travers le monde, essentiellement par le biais d'aides financières.
Par ce discours prononcé en un lieu emblématique, le président américain indiquait avec force que le Grand Moyen-Orient (GMO) - un vaste ensemble allant du Maroc au Pakistan (2) et resté à l'écart de la vague démocratique qui a touché l'Amérique latine, l'Europe orientale et une partie de l'Asie dans les années 1990 - était désormais appelé à faire son aggiornamento. Cet appel n'a pourtant pas rencontré l'écho souhaité. Au lieu de susciter l'enthousiasme, il a provoqué étonnement et incompréhension à la fois parmi la plupart
des dirigeants de la région et chez nombre d'Européens,
pour des raisons justifiées mais, aussi, pour des motifs moins
avouables.
Démocratiser pour des raisons de sécurité
La démocratie, une préoccupation récente
L'insistance américaine sur la nécessaire démocratisation du Moyen-Orient est récente : elle date de l'après-11 septembre 2001. Jusqu'à cette date, les États-Unis s'accommodaient fort bien de régimes autocratiques - aussi longtemps que ceux-ci servaient leurs intérêts géopolitiques. Ces intérêts étaient de deux ordres. D'une part, il s'agissait d'assurer au monde occidental la livraison ininterrompue de la manne pétrolière. C'était là tout le sens de l'alliance nouée en 1945 entre Franklin Roosevelt et Abdelaziz Ibn Séoud : le premier garantissait militairement la sécurité du royaume tandis que le second s'engageait à assurer l'approvisionnement en pétrole de l'économie américaine et à réguler le prix des hydrocarbures sur le marché mondial. Que le système saoudien repose sur une interprétation particulièrement rigoriste de l'islam, que l'État fasse l'objet d'une appropriation familiale, que les droits de l'homme y soient allégrement bafoués : tous ces aspects n'ont guère posé de problème aux Américains durant plus d'un demi-siècle.
D'autre part, les régimes en place devaient cadrer avec les objectifs de politique internationale des États-Unis. Pendant longtemps, la priorité consista à endiguer la pénétration soviétique dans la région. D'où le soutien apporté, dès les années 1950, à la Turquie - intégrée à l'Otan -, au Pakistan et à l'Iran du shah. Rallier un grand État arabe du Moyen-Orient (hormis l'Arabie saoudite) à cette entreprise d'endiguement s'avérera, à l'âge du nationalisme arabe triomphant, plus délicat : après la chute, en 1958, de la monarchie hachémite irakienne, qui était l'un des piliers du pacte de Bagdad, il faudra attendre les années 1970 pour que les États-Unis établissent un nouveau lien stratégique fort avec un État arabe. Mais l'attente sera payante puisque, en 1978, avec les accords de …