ESPAGNE : L'ENVERS DU DÉCOR

n° 110 - Hiver 2006

Une croissance limite
L'Espagne, depuis son entrée, en 1986, au sein de la Communauté économique européenne est l'une des économies les plus dynamiques de l'Europe occidentale (hormis la parenthèse d'une brève récession entre 1990 et 1994). Cette croissance continue aujourd'hui à un rythme annuel toujours soutenu : 3,5 % prévus pour l'année 2005, avec une accélération au troisième trimestre (1) (INE). Ce résultat est d'autant plus remarquable qu'il tranche avec l'anémie des autres pays de la zone euro, dont le PIB global ne devrait croître que de 1,2 %. Cette bonne santé de l'économie espagnole a fait baisser le taux de chômage (8,42 % au troisième trimestre 2005), lequel est par ailleurs depuis longtemps surévalué (une vieille blague locale raconte qu'au bureau de chômage un administré s'impatiente dans la file d'attente et lance au fonctionnaire derrière son guichet : " Dépêchez-vous, on bosse ! "). Le travail au noir a cependant fortement reculé après la régularisation de quelque 700 000 immigrés sans papiers au printemps 2005 ; mais l'Espagne reste le pays de la zone euro qui compte le plus grand nombre de billets de 500 euros en circulation (un quart du total (2)), signe que l'économie informelle continue à fort bien se porter elle aussi.
Cette croissance repose néanmoins sur des bases fragiles : il ne faut les chercher ni dans la production industrielle (qui stagne à +0,8 %) ni dans le commerce extérieur (en déficit), mais dans la consommation intérieure (+4,4 %) et le secteur du bâtiment (+6 %). La croissance de la demande intérieure constitue le moteur de l'économie espagnole alors même que la demande extérieure, elle, baisse de 2,5 %. En clair, l'Espagne importe plus qu'elle n'exporte de biens et de services. Par ailleurs, elle finance largement cette consommation par l'endettement, et cela dans un contexte général moins propice à l'insouciance qu'il y a quelques années, le pays perdant à la fois ses subventions européennes en raison de l'élargissement de l'Union et ses avantages comparatifs. L'Espagne est, en effet, confrontée à la concurrence de plus en plus vive des pays d'Europe ou de Méditerranée orientales, où les coûts du travail sont plus bas et le soleil tout aussi chaud. Les industries et les investissements trouvent désormais des destinations plus attractives, tandis que les touristes jugent l'Espagne, depuis son entrée dans la zone euro, relativement plus chère que la Croatie, Chypre, la Turquie, le Maroc ou la Tunisie.
Délires immobiliers
Pour qui, comme l'heureux auteur de ces lignes, visite souvent le littoral méditerranéen espagnol, il semble néanmoins évident que l'optimisme reste de mise. De la Costa Brava, au nord, jusqu'à la Costa del Sol, au sud, le paysage est hérissé des grues des chantiers de construction. Partout prolifèrent de nouvelles zones résidentielles organisées autour de jardins avec palmiers, de plages et de piscines, voire quelques nouveaux gratte-ciel en bord de mer, comme à Benidorm, dans la province d'Alicante - une sorte de quartier de la Défense avec en prime la plage, un soleil vertical et l'odeur des …