IRAK : LA GUERRE CIVILE N'AURA PAS LIEU

n° 110 - Hiver 2006

Hoshyar Zebari, 45 ans, appartient à une puissante tribu du Kurdistan irakien. Ce parent de Massoud Barzani (l'un des deux leaders qui contrôlent les zones kurdes de l'Irak) a longtemps exercé des responsabilités de premier plan au sein du Parti démocratique du Kurdistan (KDP), dont il a notamment été le porte-parole aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Il a, en effet, quitté l'Irak dès les années 1970 pour aller plaider la cause des siens à l'étranger. Après avoir vécu en Jordanie, il s'installe à Londres au début des années 1980. Il profite de son séjour pour obtenir un diplôme de sociologie à l'Université d'Essex, puis part pour l'Iran, où il vivra de 1984 à 1988, avant de revenir en Grande-Bretagne. Pendant la grande rébellion kurde contre le régime de Saddam, en 1991, il combat au sein de la guérilla. Mais celle-ci est défaite et Zebari n'a d'autre choix que de s'exiler, de nouveau, à Londres. Il ne reviendra qu'en 2003, après la chute du maître de Bagdad.
En juin 2004, ce polyglotte - qui s'est forgé de nombreuses relations aussi bien dans les pays occidentaux que dans le monde arabe - a été nommé ministre des Affaires étrangères du gouvernement irakien. Il avait déjà occupé ce poste en 2003 dans le premier cabinet provisoire formé par les Américains après leur victoire militaire, le " Governing Council ". Élu député lors des législatives de janvier 2005, il n'a cessé d'œuvrer pour la stabilité du pays, dont il souhaite réconcilier les trois grandes communautés : les chiites, les sunnites et les Kurdes. Depuis un an et demi, cet homme de conviction, connu pour son calme olympien, parcourt le monde et, spécialement, les pays musulmans. Il y défend sa vision d'un nouvel Irak, qu'il souhaite uni et démocratique. La popularité d'Hoshyar Zebari dépasse les frontières de sa communauté. Quel que soit le poste qu'il sera appelé à occuper à l'avenir, il est l'une des voix qui comptent en Irak, l'une de ces rares autorités respectées aussi bien par les Kurdes que par les chiites et les sunnites. C'est aussi - voire surtout - pour cette raison que nous lui avons demandé de nous accorder cet entretien exclusif.

Isabelle Lasserre - Les Européens ont beaucoup critiqué l'intervention américaine en Irak. D'après eux, elle était injustifiée et son bilan est un échec. Avec le recul, pensez-vous que les États-Unis ont eu raison d'intervenir comme ils l'ont fait ?
Hoshyar Zebari - Cette question est dépassée. La guerre est finie. Aujourd'hui, un nouveau régime est en place en Irak, Saddam Hussein est en prison et la communauté internationale souhaite aider les Irakiens à stabiliser leur pays. Plutôt que de discuter du bien-fondé de l'intervention américaine, concentrons-nous sur le présent ! Il est temps de créer un Irak démocratique et responsable, un Irak qui puisse vivre en paix. Cela dit, je peux vous affirmer que les Irakiens considèrent que la guerre a été légitime. Nous avons été persécutés pendant plus de trente ans sous la dictature de Saddam ; il est donc naturel que nous trouvions l'intervention pleinement justifiée. Mais trois ans ont passé et nous n'abordons plus guère ce sujet dans nos discussions avec les pays arabes et européens - pas même avec la France. La donne, je le répète, a changé : l'Irak est devenu démocratique et le dictateur qui nous a terrorisés pendant des décennies a été mis hors d'état de nuire. Qui pourrait s'en plaindre ?
I. L. - Un monde sans Saddam Hussein est donc un monde plus sûr ?
H. Z. - Évidemment ! Un monde beaucoup plus sûr et qui vit davantage en paix. Bien entendu, il faudra du temps pour que les turbulences irakiennes s'apaisent. Mais une chose est certaine : le pays se porte mieux sans Saddam. Certains prétendent qu'à son époque les conditions de sécurité étaient meilleures et que la paix régnait à l'intérieur. Ceux-là ont la mémoire bien courte ! En réalité, l'Irak n'a jamais été en paix sous Saddam. Bien au contraire, il a toujours été en guerre avec ses voisins - avec l'Iran, avec le Koweït... - et en confrontation permanente avec le Conseil de sécurité de l'ONU. Ce qui implique qu'il était en lutte avec le monde entier. Sous Saddam, l'Irak était devenu un État paria. À présent, nous essayons de revenir sur la scène internationale. En décembre, j'ai été invité au sommet Euromed de Barcelone (1). Il y a encore trois ans, il aurait été impossible d'imaginer qu'un responsable irakien se rende à une telle réunion internationale. Si l'on m'y a invité, c'est parce que la situation géopolitique de l'Irak est particulière. Notre pays se situe au cœur de la région, au cœur du Golfe, au cœur du monde arabe et islamique. Ce qui s'y passe a des répercussions immédiates partout ailleurs. C'est pourquoi la stabilisation de l'Irak relève de la responsabilité internationale. L'Irak est important pour les États-Unis. Mais il est également important pour la France et pour le reste de la planète.
I. L. - Quel sort souhaitez-vous à Saddam Hussein ?
H. Z. - Saddam doit bénéficier d'un procès juste. Nous, les Irakiens, sommes prêts à lui accorder la justice. Cette même justice …