LE SECRET DE TONY BLAIR

n° 110 - Hiver 2006

Le blairisme a débordé les limites du travaillisme, comme en témoignent le style et la vision du nouveau et jeune - 39 ans - leader des conservateurs britanniques, David Cameron. Le nouveau patron des tories a fait siennes les réformes entreprises par Tony Blair en matière d'éducation et de santé, au point d'affirmer qu'il soutiendra le gouvernement lors des prochains votes à ce sujet. Mieux : il défend une stratégie de reconquête du centre abandonné aux travaillistes. Autrement dit, en recentrant son parti, il veut faire, à son tour, ce que Tony Blair avait réussi dans les années 1990.
Rarement un homme d'État contemporain aura, autant que Tony Blair, incarné son époque. Depuis son arrivée au pouvoir en mai 1997, le premier ministre britannique s'emploie à mettre en œuvre, avec un bonheur inégal, un travaillisme moderne qui doit permettre au Royaume-Uni de relever les défis de la mondialisation. Sa vision politique prétend surmonter les vieux clivages du XXe siècle : gauche-droite, socialisme-capitalisme, patriotisme-internationalisme... Au-delà de ce pragmatisme qui se dit fidèle aux valeurs du Labour, le blairisme est une tentative permanente et originale visant à concilier - ou à réconcilier - les grands impératifs, souvent contradictoires, des démocraties actuelles : les droits et les devoirs du citoyen ; l'efficacité et l'équité ; la liberté et la responsabilité ; l'individu et la collectivité ; l'esprit d'entreprise et la solidarité.
Réformer un Labour obsolète
Les idées politiques de Tony Blair viennent de loin, et il les a longuement mûries. Elles ont été forgées dans les années 1980, époque où le futur chef travailliste fait ses premières armes de député sous l'aile de son aîné et ami Gordon Brown, qui deviendra plus tard son rival, puis son talentueux ministre des Finances, avant d'être aujourd'hui son dauphin. Intelligent, organisé et studieux, Tony Blair apprend vite. Il gravit en même temps que son comparse les échelons du parti. À l'apogée du règne de Margaret Thatcher, les deux hommes entrent au " cabinet fantôme ". Avec quelques autres réformateurs consternés par le naufrage doctrinaire de leur parti, comme Peter Mandelson, Alastair Campbell ou Philip Gould (1), Blair et Brown partagent une obsession : moderniser le Labour, le délivrer de ses vieux démons. Ils souhaitent, en particulier, redéfinir sa politique fiscale et budgétaire, qu'ils jugent exagérément laxiste. C'est le seul moyen, selon eux, de mettre fin aux échecs électoraux travaillistes (quatre revers consécutifs en treize ans, entre 1979 et 1992).
Leur impatience répond à une profonde conviction : s'il souhaite réconcilier les intérêts du capital et ceux du travail, le Labour ne doit plus demeurer l'aile politique des syndicats. Ils finiront, en 1994, par obtenir du parti qu'il renonce à exiger la " propriété collective des moyens de production " et qu'il abandonne le " vote bloqué ", un instrument de pouvoir des syndicats dans la procédure de désignation des dirigeants (2).
Le jeune Gordon Brown est un fou des États-Unis, dont l'histoire et la société le fascinent. Lors de la Convention démocrate de 1984, à San …