L'HIVER DU NÉOCONSERVATISME

n° 110 - Hiver 2006

Le vieil impératif politique qui impose de voir le monde tel qu'il est plutôt que tel que l'on souhaiterait qu'il soit a été clairement inversé de la fin 2001 au début 2004. Plus que l'ignorance du monde extérieur dont on l'a souvent accusée, c'est une confiance excessive dans sa capacité à rendre ce monde conforme à ses vues qui explique la ligne suivie par l'administration Bush. Une confiance telle que le gouvernement américain a fini par tomber dans ce mélange d'illusions et de vœux pieux que les anglophones appellent le wishful thinking.
Le journaliste Ron Suskind a rapporté une conversation révélatrice qu'il a eue avec un conseiller haut placé du président Bush à l'été 2002. Celui-ci lui a expliqué, un brin condescendant, qu'il y avait deux types de personnes : celles qui, comme Suskind et la plupart des journalistes, s'appuient encore sur la réalité telle qu'elle se présente pour comprendre le monde, et celles qui sont au courant des nouvelles règles. Car d'après ce conseiller, " les choses ne fonctionnent plus comme avant. Nous sommes un empire, désormais ; quand nous agissons, nous créons notre propre réalité. Et pendant que vous étudierez cette nouvelle réalité (...), nous continuerons d'agir, créant d'autres réalités nouvelles, que vous pourrez étudier à leur tour, et ainsi de suite. Nous sommes les acteurs de l'histoire... et il ne vous restera à vous autres qu'à étudier ce que nous faisons " (1). On sait que lorsque l'action n'y a pas suffi, l'administration Bush a souvent essayé d'influencer les opinions publiques en " travaillant " les médias américains, irakiens ou afghans - et cela, afin qu'ils offrent un tableau du monde plus conforme à l'idéologie du moment (2).
En ce début d'année 2006, l'heure n'est plus à l'idéologie. Plus précisément, l'idéologie reste prégnante, spécialement chez le président Bush, mais elle n'est plus régnante : elle n'a plus les moyens de ses ambitions. La réalité s'est vengée et a imposé un retour au réalisme. Depuis 2004, nous vivons une phase nouvelle de la politique étrangère de George Bush, une phase que l'on pourrait appeler " post-idéologique " ou, plus spécifiquement - si le néologisme n'était aussi barbare -, " post-néoconservatrice ". La diplomatie de Washington est à présent dominée par la figure de Condoleezza Rice, la secrétaire d'État qui, sans doute par nécessité plus que par choix, est la grande ordonnatrice de ce retour forcé au réalisme. Reste à savoir si le monde que prépare cette nouvelle position sera plus stable et plus favorable à la paix, à défaut de promettre des lendemains démocratiques qui chantent.
Comment en est-on arrivé là ? Après tout, l'administration Bush des huit premiers mois, c'est-à-dire jusqu'aux attentats du 11 septembre 2001, n'a ressemblé que de très loin à l'image qu'elle allait donner par la suite. L'orientation qui dominait alors consistait en un mélange de réalisme classique et d'unilatéralisme, avec même un soupçon d'isolationnisme. Du moins, priorité était donnée aux affaires intérieures. Sur le plan international, le pouvoir américain ne souhaitait guère jouer …