PÉKIN-TOKYO : LA REVANCHE DES PASSIONS

n° 110 - Hiver 2006

La rapide dégradation des relations sino-japonaises au cours de l'année 2005 n'aura pas surpris les observateurs les plus avisés (1). Pour une raison évidente : la poussée de fièvre anti-japonaise qu'ont connue la plupart des grandes villes de Chine populaire au printemps dernier (2) est la manifestation la plus évidente d'une rivalité qui s'exacerbe depuis des années.
La montée en puissance de la Chine représente une source d'inquiétude majeure pour la population japonaise. Inversement, les Chinois redoutent de voir le Japon acquérir une stature diplomatique à la mesure de sa puissance économique. Il est vrai que la prospérité japonaise inspire depuis longtemps déjà une certaine forme de jalousie à la Chine (3) ; mais l'ouverture sur le monde et les comparaisons qu'elle autorise ont rendu ce sentiment encore plus douloureux.
La personnalité de l'actuel premier ministre japonais n'arrange rien. Junichiro Koizumi est un homme politique hors normes, prompt à se laisser entraîner dans la surenchère verbale et à attiser les braises d'un conflit diplomatique dont nul ne peut prévoir l'issue. Or le résultat des élections législatives du 11 septembre dernier, qui ont conforté sa position, accroît l'incertitude qui pèse actuellement sur les relations entre les deux pays. En effet, le Parti libéral démocrate (PLD) est désormais en mesure de gouverner seul, sans l'appui du parti bouddhiste Komei dont la ligne traditionnellement pacifiste imposait quelques limites aux audaces réformatrices de Koizumi dans le domaine de la défense (4). Et il n'est guère rassurant pour la stabilité de la région que, au cours de la campagne électorale, la question des relations avec la Chine ait été soigneusement évitée par l'ensemble des partis en lice...
Comment comprendre que l'électorat japonais ait choisi de reconduire celui qui, naguère encore, faisait l'objet de virulentes critiques de la part d'une grande partie de la classe politique - jusqu'au sein de son propre parti - pour sa gestion de la crise avec la Chine ? Un constat s'impose : il n'existe pas aujourd'hui, ni au Japon ni a fortiori en Chine, de forces politiques suffisamment puissantes et écoutées pour inverser la dynamique pernicieuse dans laquelle se sont engagées les deux grandes puissances extrême-orientales. Beaucoup espéraient qu'après le scrutin de septembre les chancelleries se mobiliseraient pour tenter de raccommoder les liens défaits au cours de l'année 2005. Hélas, il n'en a rien été. Le sommet Chine/Corée du Sud/Japon que la diplomatie nippone souhaitait organiser avant la fin de l'année n'a pas eu lieu. Un consensus semble émerger dans chacun des deux pays pour considérer la dégradation des relations bilatérales comme un fait acquis (5).

Une rivalité protéiforme
La rivalité entre la Chine et le Japon envenime les relations entre les deux pays sur de multiples dossiers : accession du Japon au statut de membre permanent du Conseil de sécurité ; conflit territorial ; lutte pour un accès exclusif à certaines ressources énergétiques ; interprétations divergentes de l'Histoire ; intégration économique régionale. À vrai dire, leurs rapports sont si tendus que chacun saisit le moindre prétexte pour stigmatiser publiquement l'attitude de son rival.

La rivalité diplomatique
Deux ambitions concurrentes se font face en Asie : d'un côté, la Chine, qui convertit avec succès sa puissance démographique et géopolitique en puissance économique ; de l'autre, le Japon, qui tente de convertir sa puissance économique en puissance politique et diplomatique. Or, malgré ses efforts, le Japon reste incapable de rendre crédibles aux yeux des pays asiatiques (non seulement la Chine mais aussi les deux Corées et, dans une moindre mesure, l'Indonésie, la Malaisie ou Singapour) les excuses et les remords exprimés depuis de longues années au
sujet des souffrances infligées par l'armée impériale pendant la Seconde Guerre mondiale. Cette incapacité est utilisée comme argument par ceux qui, en Chine, refusent de voir Tokyo jouer un rôle politique accru.
La plupart des analystes japonais ne s'y trompent pas : ce n'est pas le révisionnisme historique japonais ou les visites du premier ministre à Yasukuni (6) qui sont à l'origine de la crise du printemps dernier, mais la volonté des nationalistes chinois (avec la bénédiction implicite des autorités, au moins jusqu'à ce que les manifestations ne dégénèrent) de s'opposer aux projets de la diplomatie nippone dans le cadre de l'ONU. La position officielle de Pékin est très claire : il ne saurait être question que le Japon accède au statut de membre permanent du Conseil de sécurité.
Dans son discours devant l'Assemblée générale des Nations unies, le 15 septembre dernier, le premier ministre japonais a dû se contenter de réaffirmer la volonté de son pays d'obtenir, à terme, un siège de membre permanent. Simultanément ou presque, le ministère des Affaires étrangères annonçait que le Japon avait l'intention de négocier une baisse du niveau de sa contribution à l'organisation internationale (7). Il est encore trop tôt pour savoir si la diplomatie japonaise s'achemine vers une stratégie plus unilatérale, moins attachée au consensus et plus soucieuse de défendre les intérêts étroits de l'archipel. Ce qui est sûr, en tout cas, c'est qu'après le triomphe électoral de Koizumi une telle hypothèse n'est plus à écarter totalement. Il s'agirait d'un événement majeur, dont les répercussions affecteraient au premier chef les relations avec Pékin.
Conflits territoriaux et enjeux énergétiques
Au-delà de la place symbolique de chacun des deux pays sur la scène internationale, la rivalité sino-japonaise se porte sur un objet concret : la souveraineté sur les Diaoyu (en chinois) ou Senkaku (en japonais), un archipel inhabité d'une surface émergée totale inférieure à 10 km2 situé au nord-est de Taiwan et à l'ouest des îles Ryukyu, actuellement sous contrôle japonais. Pendant des décennies, l'administration …