SERBIE : LA FIN DU PURGATOIRE ?

n° 110 - Hiver 2006

Boris Tadic, 48 ans, est membre du Parti démocratique (DS) depuis 1990. Ministre de la Défense après la chute du régime de Slobodan Milosevic en octobre 2000, ce psychologue de formation né à Sarajevo a été élu président de la Serbie en juin 2004. Héritier politique de Zoran Djindjic (1), Tadic est à la fois un démocrate de conviction et un réformateur résolu. C'est pourquoi sa candidature à l'élection présidentielle avait été soutenue aussi bien par toutes les forces réformatrices de Serbie que par la communauté internationale. Slogan de sa campagne : " La Serbie dans l'Europe ", preuve de son attachement au retour de son pays dans le concert des nations.
Il reste que Boris Tadic n'a pas vraiment les coudées franches : il doit composer avec un premier ministre et un gouvernement nationalistes. Après les élections législatives de décembre 2003, le chef du gouvernement, Vojislav Kostunica, président du Parti démocratique de Serbie (DSS, à ne pas confondre avec le DS de Tadic), s'est allié au Parlement avec les " socialistes " fidèles à Slobodan Milosevic et les ultra-nationalistes de Vojislav Seselj, lui aussi en prison à La Haye. On pourrait s'étonner du fait que des partisans de ces deux criminels de guerre jouent encore un rôle important dans le pays ; mais il ne faut pas oublier que la révolution du 5 octobre 2000, qui a entraîné la chute de Milosevic, s'est transformée le lendemain en une simple " évolution ". Les hommes de Slobodan Milosevic ont été maintenus au sein des principales institutions du pays. Par la suite, ils se sont toujours opposés à la plupart des changements voulus par les réformateurs.
Cette cohabitation entre Tadic et Kostunica s'avère extrêmement difficile, les deux dirigeants ayant des visions très différentes des grands défis que doit relever leur pays. Même s'il n'est pas l'élément moteur du pouvoir exécutif, prérogative du gouvernement, Boris Tadic joue néanmoins un rôle qui est loin d'être négligeable : il est censé donner des orientations, notamment dans le domaine de la politique étrangère ; il peut proposer des lois au Parlement ; il a également le pouvoir de promulguer des décrets, à condition qu'ils soient soumis aux députés. Le président est, aussi, membre du Conseil suprême de Défense, qui a autorité sur l'armée. De l'issue de son bras de fer avec le premier ministre dépend l'avenir de la Serbie. Car 2006 sera une année cruciale.
Fin 2005, l'ONU a lancé les négociations sur le statut final du Kosovo, transformé en protectorat international depuis 1999. En théorie, ces discussions doivent aboutir avant le mois de juin. La situation dans cette région est particulièrement complexe : aujourd'hui, le Kosovo est peuplé à plus de 90 % d'Albanais ; quant à la minorité serbe, elle vit dans des enclaves protégées par les soldats de l'Otan. Les Albanais du Kosovo réclament l'indépendance mais les Serbes ne sont prêts à leur accorder qu'une large autonomie...
Belgrade affronte également une fronde du Monténégro qui forme, avec la Serbie, l'État commun de Serbie-et-Monténégro. Cette union fictive pourrait bien se terminer par un divorce au mois d'avril, le gouvernement monténégrin ayant l'intention de convoquer à cette date un référendum sur l'indépendance.
Last but not least : la question de la coopération des autorités de Belgrade avec le Tribunal pénal international de La Haye. Depuis l'arrestation du général croate Ante Gotovina, en décembre 2005, la pression internationale sur la Serbie a encore augmenté. À ce moment-là, seuls six criminels de guerre inculpés par le TPI n'avaient toujours pas été arrêtés : six Serbes. Parmi eux, Radovan Karadzic et Ratko Mladic, les anciens chefs (politique et militaire) des Serbes de Bosnie, inculpés de génocide, de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité. Ces deux hommes sont encore considérés comme des héros par toute une frange de la population : des officiers ont même reconnu que Mladic s'était longtemps caché à Belgrade, sous la protection de l'armée ! Boris Tadic s'est à plusieurs reprises prononcé en faveur de l'arrestation des fugitifs. En revanche, le premier ministre Vojislav Kostunica s'est toujours montré réticent à coopérer avec le TPI. Mais aujourd'hui, comme l'affirmait récemment un haut responsable serbe, " la cloche a sonné ". Le rapprochement de la Serbie avec l'Union européenne et avec l'Otan est, en effet, suspendu à la capture éventuelle des criminels de guerre réclamés par le Tribunal international.
Ces trois sujets douloureux pour la Serbie - le Kosovo, le Monténégro et la coopération avec le TPI - ont profondément divisé la classe politique nationale. Ils ont, aussi, dopé les ultra-nationalistes qui, selon les derniers sondages, recueilleraient environ 35 % des votes en cas d'élections législatives anticipées. Un tel scrutin est, en effet, probable : le gouvernement de Kostunica est si fragile que Boris Tadic a récemment appelé à organiser des élections afin de consolider la position de Belgrade dans les négociations sur le statut du Kosovo.

Isabelle Lasserre - Monsieur le Président, quelle est votre vision du futur de la Serbie ?
Boris Tadic - Ma vision s'inspire depuis longtemps d'un aphorisme sage et profond de Montesquieu que j'ai découvert dans un livre de Raymond Aron : " Tout citoyen est obligé de mourir pour sa patrie ; personne n'est obligé de mentir pour elle. " Plus concrètement, je rêve d'une Serbie intégrée à l'Union européenne et à l'Otan. Si je le pouvais, je nous ferais adhérer à ces deux organisations dès demain ! Malheureusement, nous n'en sommes pas là. Nous avons perdu beaucoup de temps depuis le début des années 1990. Pendant que les autres pays d'Europe de l'Est se préparaient à intégrer les structures euro-atlantiques, les Balkans étaient à feu et à sang... Même si nous avons fini par renverser la tyrannie de Milosevic et même si la paix règne à présent dans la région, nous rencontrons, aujourd'hui encore, de nombreuses difficultés. Les institutions sont sous pression : l'État commun de Serbie-et-Monténégro fonctionne mal, le gouvernement et la présidence n'ont pas les mêmes orientations et la coalition gouvernementale est menacée d'éclatement. Le peuple s'est appauvri. En quinze ans, tout notre potentiel a été anéanti. En tant que président, ma mission est de régler ces problèmes. En tant qu'Européen, je dois aider mes compatriotes à penser leur destin au lieu de le subir. Comme le disait Renan : " Ce qui nous a manqué, ce n'est pas le cœur, c'est la tête. "
I. L. - Comment faire pour réconcilier les pro- et les anti-européens en Serbie ?
B. T. - La grande majorité des Serbes est favorable à une Europe des citoyens. Formellement, la plupart des partis politiques au Parlement se prononcent pour une intégration de la Serbie à l'Union européenne. En théorie, il n'y a donc pas besoin de réconciliation. Mais il existe différentes façons d'aller vers l'Union. Certains partis aimeraient y adhérer sans respecter ses règles. D'autres ont compris que pour être acceptés dans l'UE, nous devons adopter les valeurs et les normes européennes, ce qui réclame un certain nombre d'efforts de notre part. Sur le fond, la Serbie est tournée vers l'Occident depuis longtemps. Un grand nombre de nos intellectuels ont été formés à l'Ouest. Du temps de la Yougoslavie, Belgrade était la ville la plus européenne de l'espace communiste, une capitale ouverte et tolérante envers les différents peuples qui y vivaient. La Serbie ne peut pas et ne veut pas renoncer à ce caractère européen qui a toujours été le sien et qu'elle a su préserver malgré les guerres des années 1990 et les destructions provoquées par les bombardements de l'Otan en 1999 (2). Ces bombardements nous avaient rendus furieux. En bombardant Belgrade, l'Alliance nous a éloignés de l'Occident. Quoi qu'il en soit, aujourd'hui, la plupart des batailles politiques en Serbie tournent autour de la question européenne. Et je suis certain que les pro-européens sincères et responsables sortiront vainqueurs de cet affrontement.
I. L. - Quel regard portez-vous sur la …