UN PATRIOTE INCLASSABLE

n° 110 - Hiver 2006

Qui est Dimitri Rogozine ? Un " national-opportuniste " qui entend profiter de la dérive xénophobe de la société russe en surfant sur les frustrations nées du tremblement de terre politique, économique et mental des quinze dernières années ? Un faire-valoir du Kremlin dont le rôle est d'agiter des thèses extrémistes pour permettre au camp du pouvoir d'apparaître comme une force de stabilisation, patriotique mais modérée ? Ou un savant mélange des deux ?
Cette question - déjà posée aux législatives de décembre 2003, lors de la percée spectaculaire de Rogozine et de
Rodina (Patrie), son mouvement nationaliste teinté d'une
touche de populisme de gauche - est revenue au cœur de l'actualité russe à l'occasion des élections locales à la Douma de Moscou qui ont eu lieu au début de décembre dernier. Dans la dernière ligne droite de ce scrutin-test que tous les experts attendaient avec impatience, Rodina apparaissait, avec 14 % des intentions de vote, comme une force montante susceptible de menacer, à plus ou moins long terme, le monopole politique du Kremlin.
Mais un clip ouvertement raciste réalisé pendant la campagne par le staff de Rodina (Rogozine y appelait à " nettoyer Moscou de ses ordures " en visant explicitement les immigrés clandestins) a suscité un tel scandale que le parti a brusquement été interdit d'élection, sur décision d'un tribunal de Moscou. La manœuvre a été si brutale que de nombreux observateurs se sont demandé si cet épisode n'avait pas été scénarisé avec l'accord de Rogozine dans les cuisines de l'exécutif russe. À moins que le dirigeant nationaliste ait tout simplement été piégé par l'ambiance survoltée de la campagne : alors que, sur fond d'embrasement des banlieues françaises, toutes les formations politiques se ruaient sur le thème de l'immigration, la surenchère était, il faut le reconnaître, très tentante...
Le pouvoir a, en tout cas, profité de l'affaire pour se présenter en " rempart " contre les extrémistes de tout poil. Selon de bonnes sources, Dimitri Rogozine aurait été convié au Kremlin et prié de rester désormais " à sa place ".
Depuis l'éclatement de l'URSS, le régime russe a toujours flirté avec les " nationalistes " et les " patriotes " dont les slogans se sont singulièrement banalisés ces dernières années. On se souvient des démêlés de Boris Eltsine avec Alexandre Routskoï, Vladimir Jirinovski, Lev Rokhline ou Alexandre Lebed. Tous ont été écartés ou neutralisés après avoir servi tactiquement les intérêts du Kremlin. Alexandre Routskoï est passé par la prison de la Matrosskaïa Tichina pour sa participation à l'insurrection parlementaire de 1993. Libéré un an plus tard, il est devenu gouverneur de la région de Koursk et se trouve, depuis, en retrait de la politique nationale. Vladimir Jirinovski est le bouffon et le meilleur soutien du pouvoir : son parti appuie systématiquement celui du Kremlin lors des votes importants. Alexandre Lebed, lui, a été rapidement écarté en raison d'une indépendance et d'une popularité encombrantes ; en 2002, il a trouvé la mort dans un accident d'hélicoptère qui, selon certains de ses proches, pourrait ne pas avoir été fortuit. Enfin, le général Lev Rokhline a été assassiné à l'intérieur de sa datcha dans des circonstances mystérieuses.
Dimitri Rogozine se veut le nouvel homme fort du camp " patriotique " ; mais, contrairement à la plupart de ses prédécesseurs, il n'a pas émergé en rupture avec le pouvoir, mais en association étroite avec lui.
C'est au milieu des années 1990 que cet ancien des Jeunesses communistes (Komsomol), ambitieux, beau parleur et plutôt brillant, apparaît vraiment sur la scène publique. Dès cette époque, c'est sur le terrain patriotique qu'il se positionne en prenant la défense des 25 millions de Russes " abandonnés " dans les républiques de l'ex-empire après l'éclatement de l'URSS.
Fort de son image de défenseur de l'empire perdu, il sert dès lors les intérêts de la " grande Russie " et du pouvoir, à la tête de la Commission des Affaires étrangères de la Douma, poste qu'il occupe à partir de janvier 2000. Il est le porte-voix de Moscou sur la question balte au moment crucial où la Lituanie, la Lettonie et l'Estonie font leur entrée dans l'Otan. Dimitri Rogozine dirige également la délégation russe à l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, où il défend bruyamment l'" honneur de l'armée " russe quand celle-ci est critiquée pour ses exactions commises en Tchétchénie. Last but not least : il est nommé négociateur pour la question de Kaliningrad, un dossier qu'il gérera plutôt bien à Bruxelles, malgré une rhétorique très dure.
L'occasion d'échapper à ce rôle de simple porte-voix survient lors des législatives de l'automne 2003, quand le Kremlin lui propose le " projet Rodina ", une initiative destinée à détruire l'assise du Parti communiste en récupérant son électorat nationaliste de gauche. Dans l'entretien qu'il nous a accordé, Dimitri Rogozine reconnaît sans complexe la paternité du pouvoir dans l'émergence de Rodina.
Son succès est alors tel que Rogozine se prend à rêver d'un poste de ministre des Affaires étrangères. Mais le Kremlin, peut-être effrayé par le succès de sa créature, ne promeut pas le leader de Rodina qui va, dès lors, tenter de s'affranchir de la tutelle des autorités - d'autant qu'il n'occupe plus aucune fonction officielle - sans toutefois dépasser certaines lignes rouges.
Il est vrai que chaque fois qu'il en a la tentation, il est sévèrement rappelé à l'ordre. En janvier 2004, le Kremlin procède à la " monétisation des avantages sociaux " de certaines couches de la population : les retraités, orphelins et autres invalides de guerre ne bénéficient plus de la gratuité de différents services, comme la santé et les transports ; en échange, ils obtiennent de maigres pensions qui ne suffisent généralement pas à couvrir leurs besoins. Sur fond de mécontentement social, Rogozine engage une grève de la faim. Le calcul qui préside à cette action spectaculaire est limpide : le politicien espère apparaître comme le héraut de tous ses concitoyens lésés. Le Kremlin réplique alors par une violente attaque à l'encontre de son parti, accusé d'antisémitisme. La mise à l'écart de Dimitri Rogozine et de Rodina lors des récentes élections à la Douma de Moscou semble participer de cette même stratégie du clan Poutine.
On a pourtant du mal à croire que Dimitri Rogozine se décidera à sauter le pas pour entrer en conflit ouvert avec les dirigeants du pays. Les intellectuels libéraux russes s'en réjouissent : ils voyaient dans Rodina une force susceptible de cristalliser les tendances fascistes d'une partie importante de l'électorat. Il est vrai que les troupes de Rodina charrient une idéologie beaucoup plus excessive et xénophobe que celle de leur leader, habile à adapter ses propos à ses interlocuteurs, comme il le démontre dans cet entretien...

Laure Mandeville - Quand Vladimir Poutine est arrivé au pouvoir, il y a six ans, sa principale promesse était de " rétablir l'ordre " en Tchétchénie et dans l'ensemble de la Russie. Mais la guerre s'étend au Caucase et, loin d'être en ordre, l'économie et la politique ressemblent à un champ de bataille sur lequel il est courant d'éliminer physiquement ses adversaires, comme on l'a encore récemment constaté lors des élections au poste de gouverneur dans la région de Belgorod (1)... Quel bilan faites-vous de l'action du président ?
Dimitri Rogozine - Ses résultats sont plus que modestes ! Il a eu la chance de se trouver aux affaires au moment où les cours du pétrole se sont envolés. Et comme notre pays est un grand exportateur d'or noir, l'argent a afflué en Russie. Mais Poutine n'a pas su réellement en tirer profit : si notre système avait été normalement développé, ce flot de pétrodollars aurait suscité un boom économique. Or notre croissance annuelle n'atteint que 5 %. Ce rythme est inférieur à la croissance mondiale. Qui plus est, la croissance est en train de ralentir. Voilà qui ne va pas nous aider à combler le retard socio-économique que nous accusons par rapport à l'Occident, un retard que j'estime à 30 à 40 ans... Avec une croissance qui ne dépasse pas les 5 %, le fossé va continuer de se creuser. La politique sociale laisse également à désirer. L'action du pouvoir consiste principalement à augmenter les salaires des fonctionnaires afin d'accroître la consommation intérieure. Sur ce dossier, l'État a dépensé environ 5 milliards de dollars, alors que, dans le même temps, Gazprom, une compagnie contrôlée par l'État, a acheté à l'oligarque Roman Abramovitch ses parts dans l'entreprise pétrolière Sibneft pour... 13,5 milliards de dollars ! Pourtant, le Kremlin sait pertinemment que lorsque Abramovitch a acquis cette compagnie, il y a dix ans, il n'a dû débourser qu'une somme ridicule, profitant du fait qu'il était le caissier de la " Famille " Eltsine. Et voilà que l'État lui rachète Sibneft à un prix mirobolant ! Une telle opération serait-elle possible en France ou en Amérique ? Seuls des hommes qui savent qu'Abramovitch partagera cette manne avec eux peuvent avoir proposé un tel chiffre. Ce que montre cette affaire, c'est qu'Abramovitch, un oligarque bien en vue au Kremlin, pèse presque trois fois plus que tous les fonctionnaires russes réunis ! Cette situation irrite mes concitoyens, même les gens fortunés. Les Russes ont compris que ce qui nous tient lieu de capitalisme repose sur l'alliance passée par des oligarques criminels avec une bureaucratie corrompue.
L. M. - Êtes-vous en train de dire que, dans cette affaire, Abramovitch aurait corrompu le pouvoir ?
D. R. - Une sorte de commission occulte sera effectivement touchée par des individus qui travaillent au gouvernement et qui ont rendu cette transaction possible. Je vous rappelle que la plupart des membres de notre gouvernement actuel font du business de manière tout à fait ouverte. La vérité, c'est que chaque …