SAUVER LA RÉVOLUTION DES ROSES

n° 111 - Printemps 2006

Galia Ackerman - Une question vient naturellement à l'esprit lorsqu'on connaît votre parcours. Même si votre famille est originaire de Géorgie, vous n'y aviez jamais vécu avant d'être nommée ambassadeur de France à Tbilissi, en novembre 2003. Et, trois mois plus tard, après avoir été naturalisée, vous êtes devenue ministre des Affaires étrangères de ce pays ! Pourquoi le président Mikhaïl Saakachvili a-t-il pris cette décision surprenante ?
Salomé Zourabichvili - Je ne suis pas dans la tête du président ; je ne sais donc pas exactement ce qui l'a incité à me proposer ce poste. Ce que je peux dire, c'est qu'il m'a vue à l'oeuvre alors que j'étais ambassadeur à Tbilissi, même si nous ne nous connaissions pas beaucoup. Auparavant, nous ne nous étions rencontrés qu'une fois, à Paris, alors qu'il n'était qu'un jeune député. Il savait simplement que, profondément géorgienne par culture, patriote par tradition familiale, soucieuse du sort de ce pays, j'avais de longue date indiqué être disponible pour, le moment venu, apporter ma pierre à la construction d'un État géorgien démocratique et européen. Après son accession au pouvoir, il a eu besoin de s'entourer de têtes nouvelles. Pour former le gouvernement, il lui a fallu trouver des ministres qui n'étaient marqués ni par la période communiste ni par leur proximité avec le régime de Chevardnadze. C'est pour cette raison qu'il a appelé à ses côtés soit des collaborateurs très jeunes, soit des moins jeunes - comme moi - mais qui, venant de l'extérieur, n'avaient pas pu être corrompus (au sens politique) par le régime précédent. De plus, mon appartenance européenne a sans doute joué en ma faveur. Comme vous le savez, dès son arrivée aux affaires, le président Saakachvili a opéré un tournant majeur en matière de politique étrangère : il a réintroduit l'Europe dans la vision géorgienne alors que, du temps de son prédécesseur Édouard Chevardnadze, Tbilissi se contentait de balancer entre les États-Unis et la Russie.
G. A. - Concrètement, comment votre nomination s'est-elle passée ?
S. Z. - Quand le président m'a prévenue de son intention, j'ai été assez sceptique. Son idée était trop originale ! Je lui ai donc suggéré une alternative : me prendre comme conseiller. C'est une formule plus classique. D'ailleurs, il y avait déjà un jeune conseiller américain auprès du premier ministre. Pourquoi pas un conseiller français auprès du président ? Je pensais que cette idée serait acceptable pour tout le monde. Mais justement, cette formule déjà éprouvée ne l'intéressait pas. Il voulait absolument donner vie à l'idée spectaculaire qu'était ma nomination à la tête de la diplomatie géorgienne. Il avait, je pense, une intuition politique : à travers cette nomination « hors norme », ce « mariage franco-géorgien » serait un signe fort, un lien avec l'Europe à travers une personne, comme au temps des régimes monarchiques quand on pratiquait des alliances personnelles. Une façon de dépasser les frontières dans lesquelles s'exercent aujourd'hui les échanges entre les États-nations. Je ne sais pas s'il avait pesé toutes les …