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COMMUNISME CHINOIS : LE DÉBUT DE LA FIN ?

Les messages en provenance de Chine - un pays que l'on décrit tour à tour comme une grande puissance, un État en voie de développement, voire un immense réservoir de pauvreté - restent obstinément brouillés. Il fallait un spécialiste de la vie politique, économique et sociale chinoise pour nous conduire à travers ce labyrinthe. L'historien Chen Yan, qui réside en France depuis vingt ans mais qui retourne régulièrement dans son pays natal, est cet homme-là. Il est, pour la pertinence de ses analyses, connu dans le monde entier.Présent dans des groupes de réflexion aussi divers que le CEVIPOF (Centre d'études sur la vie politique en France), le Pôle de recherches sur l'histoire de la pensée politique ou le département de science politique de l'Université de Montréal, Chen Yan est aussi un éditorialiste très prisé par la presse chinoise d'outre-mer. Il est surtout l'auteur de L'Éveil de la Chine, un ouvrage indispensable qui permet de comprendre comment, au terme d'un patient travail, les intellectuels chinois ont réussi à s'échapper de l'univers orwellien créé par Mao pour entrer dans la modernité.
Pourquoi la Chine reste-t-elle si difficile à décrypter ? Sans doute à cause du fossé qui se creuse entre une société de plus en plus autonome et un pouvoir confronté à son propre dilemme. Le parti communiste chinois n'a, en effet, pas d'autre choix que de maintenir un taux de croissance élevé, à la fois pour permettre à une partie de son immense population d'accéder à un travail décent et pour maintenir sa légitimité. D'où la nécessité de créer un espace de plus en plus ouvert dans lequel entrepreneurs et investisseurs, chinois et étrangers, puissent développer les potentialités de ce grand marché, tout en exploitant au mieux son abondante main-d'oeuvre. Mais plus cet espace s'élargit, plus les dirigeants chinois, par crainte de perdre le monopole du pouvoir, durcissent la répression. L'émergence du moindre groupe social structuré, qu'il soit paysan, ouvrier, syndicaliste, religieux, tibétain ou ouighour, est perçue comme une menace capitale.
Dans ce contexte de paranoïa grandissante, quelques porte-parole courageux de la dissidence, de la presse ou de la société civile - avocats, chrétiens ou adeptes du mouvement Falungong - font l'objet d'une surveillance intense, susceptible de se transformer à tout moment en harcèlement plus ou moins brutal. Ces combattants de l'ombre révèlent les contradictions d'un pouvoir qui prétend vouloir « gouverner par la loi » tout en violant constamment ses propres engagements. Du coup, à l'intérieur comme à l'extérieur de la Chine, chercheurs et acteurs socio-économiques réfléchissent aux moyens de remettre le pays sur le chemin des réformes politiques.

Marie Holzman - Dans votre ouvrage, L'Éveil de la Chine, paru en 2002, vous décriviez le laborieux chemin que plusieurs générations d'intellectuels chinois ont dû parcourir pour se libérer de trente ans (1949-1979) d'idéologie totalitaire. Vous laissiez entendre, dans votre conclusion, que le citoyen chinois était à présent « un individu plus conscient que libéré, plus réprimé que soumis ». Quatre années se sont écoulées depuis. Des révoltes éclatent un peu partout dans les campagnes ; des mouvements de protestation les relaient en ville. Pensez-vous qu'un processus de démocratisation soit en marche ?
Chen Yan - Comme vous le savez, les réformes économiques ont été lancées dès la fin des années 1970 par Deng Xiaoping. Le bouillonnement d'idées qui s'ensuivit aurait pu déboucher sur des réformes politiques dès le début des années 1990. Mais l'Histoire en a décidé autrement : la répression du mouvement démocratique de 1989 a gelé toute tentative de démocratisation du système. Je suis néanmoins confiant : la population chinoise a considérablement évolué et c'est elle qui, au bout du compte, saura forcer les dirigeants chinois à changer les structures politiques du pays.
M. H. - Pourtant, vingt-cinq ans après le début des réformes économiques, quinze ans après le spectaculaire décollage économique de la Chine, le parti communiste reste seul au pouvoir ! L'idée courait, dans les milieux politiques occidentaux, que l'enrichissement de la population mènerait nécessairement à la démocratie. Y croyez-vous encore ?
C. Y. - Je n'y ai jamais cru. Même si la prospérité économique peut aider à faciliter la transition, elle ne sera jamais le facteur déterminant qui provoquera la chute du régime. Les chiffres sont éloquents : le PNB de la Chine était de 200 milliards de dollars en 1978. Il a atteint 27 000 milliards de dollars en 2005. L'excédent commercial dépasse les 102 milliards de dollars et les réserves en devises étrangères sont estimées à près de 820 milliards de dollars, environ autant que les réserves du Japon. Ces performances spectaculaires ont-elles apporté la démocratie ? Manifestement, non. Les dirigeants chinois ont pris le risque de permettre un développement inégalitaire de la richesse au sein de la population. Toujours en 2005, le revenu moyen des citadins se situait à 1 310 dollars, contre 405 dollars à la campagne. Leurs écarts de revenus se calculaient en 1984 sur échelle de 1 à 2 ; ils se trouvent maintenant dans un rapport de 1 à 3. Autres chiffres révélateurs : les 10 % des Chinois les plus pauvres ne détiennent que 1 % de la richesse nationale, alors que les 10 % les plus riches en raflent 50 %. Même dans les villes, des disparités énormes sont apparues : les 20 % des urbains les plus pauvres ne touchent que 2,75 % des revenus privés, tandis que les 20 % des urbains les plus fortunés s'approprient 60 % du total. Le magazine Forbes a annoncé, en mars 2006, que la Chine pouvait dorénavant s'enorgueillir de 150 milliardaires. À l'autre extrémité du spectre, près …