Les Grands de ce monde s'expriment dans

LE CREPUSCULE DU CASTRISME

L'annonce, le 31 juillet 2006, de l'hospitalisation de Fidel Castro et du transfert « provisoire » du pouvoir à son frère Raul a mis à l'ordre du jour la question de l'avenir du régime. Si, à Miami, la communauté des exilés a bruyamment manifesté ses sentiments, à Cuba même, en revanche, les dissidents, toujours sous étroite surveillance, ont opté pour la prudence - tout en relevant, il est vrai, le caractère « inédit » de l'éloignement des affaires du « lider maximo » après quarante-sept ans de pouvoir sans partage. Parmi les contestataires de la première heure des dérives autoritaires de Fidel Castro, Huber Matos occupe une place à part. Instituteur né en 1918 dans l'est de l'île, il s'engage dans la lutte contre la dictature du général Fulgencio Batista dès le coup d'État de 1952, avant de se réfugier en 1957 au Costa Rica, où il s'emploie à rassembler des hommes et des armes pour la guérilla. En mars 1958, il rejoint la Sierra Maestra à bord d'un avion chargé d'armes et de munitions pour les insurgés, et se voit confier un poste de commandant par Fidel Castro, aux côtés d'autres figures marquantes comme Che Guevara, Camilo Cienfuegos ou Raul Castro. À la fin de l'année, Huber Matos lance l'assaut décisif contre Santiago de Cuba, précipitant la fuite de Batista et ouvrant ainsi la voie à l'entrée triomphale des « barbudos » à La Havane début janvier 1959.
Au cours de la lutte révolutionnaire dans la Sierra Maestra, à la tête de la fameuse colonne 9, Huber Matos s'était déjà signalé par son franc-parler et son indépendance d'esprit. Nommé commandant militaire de la province de Camagüey au lendemain de la conquête du pouvoir par les insurgés, il ne tarde pas à s'inquiéter de l'orientation prise par le régime sous l'influence de Che Guevara et de Raul Castro. Pressenti pour un poste de ministre à La Havane, il décline l'offre et préfère poursuivre sa tâche en province. Ses interventions répétées auprès du « lider maximo » pour se plaindre du rôle joué par des membres du parti communiste cubain jusque dans les hautes sphères de l'armée restent sans effet.
Après l'éviction, en juillet 1959, du président Manuel Urrutia, remplacé par Osvaldo Dorticos jugé plus docile, Matos présente sa démission. Fidel Castro la refuse : « Nous avons toujours besoin d'hommes comme toi », lui répond-il. Le 19 octobre, il revient à la charge et envoie une seconde lettre de démission. Deux jours plus tard, Fidel Castro dépêche un autre « héros de la Sierra Maestra », Camilo Cienfuegos, pour arrêter Huber Matos à Camagüey. À La Havane, Fidel le dénonce publiquement devant une foule surexcitée qui scande « al paredon ! » (« au peloton d'exécution ! »). Matos est incarcéré à la forteresse d'El Moro, une prison de l'époque coloniale située à l'embouchure de la baie de La Havane. Là, il apprend la disparition de Camilo Cienfuegos, autre figure légendaire de la guérilla dont le charisme portait ombrage aux frères Castro, dans un mystérieux accident d'avion qui n'a jamais été élucidé.
Au terme d'une parodie de procès au cours duquel Fidel Castro en personne, alors premier ministre et commandant de l'armée, prononce un interminable réquisitoire en tant que témoin à charge, Huber Matos est condamné le 15 décembre 1959 à vingt ans de prison pour « trahison et sédition ». Avec son frère Raul et Che Guevara, Fidel s'était d'abord montré favorable à son exécution, avant de se raviser, expliquant qu'il ne voulait pas « en faire un martyr ». Transféré au pénitencier de l'Ile des Pins, Matos purgera sa peine jusqu'au dernier jour. Le 21 octobre 1979, il obtient l'asile à l'ambassade du Costa Rica et entame un nouvel exil dans ce pays. Il réside actuellement aux États-Unis et n'a rien perdu de sa pugnacité.

Jean-Claude Buhrer - J'ai récemment demandé au ministre cubain des Affaires étrangères, Felipe Perez Roque, ce qu'il pensait des Mémoires que vous venez de publier en France. Il m'a répondu avec une pointe d'agacement : « Huber Matos ? Un fossile, un traître, que la révolution a entretenu pendant vingt ans, et elle a encore été trop bonne avec lui. » Qu'en pensez-vous ?

Huber Matos - Ma seule réponse, c'est le mépris, un mépris olympien tant pour les mots que pour la personne. Il ne mérite pas plus. Les gens comme Perez Roque ne savent rien de ce qu'a été la promesse de la révolution et ils ont toujours manifesté un profond dédain pour le peuple cubain.
J.-C. B. - Felipe Perez Roque fait partie de la « direction collégiale » que Raul Castro a mise en place après l'annonce, le 31 juillet dernier, de l'hospitalisation de son frère Fidel. Que représentent les six dirigeants appelés à seconder Raul dans sa tâche ?
H. M. - Perez Roque est un pur produit du régime ; il a gravi les échelons en léchant les bottes de Fidel. En bref, c'est un opportuniste. Comme le disait naguère un poète du nom de Gabriel de la Concepcion Valdez, dit Placido, « en temps de révolution, c'est la boue qui remonte à la surface ». Quant aux autres, disons que c'est un choeur d'inconditionnels de Raul Castro tout juste bons à faire la claque. Je suis sûr que sa garde rapprochée, c'est Raul lui-même qui l'a choisie, comme si son frère était déjà mort. J'en veux pour preuve qu'on n'y trouve pas certaines personnalités importantes, comme Ricardo Alarcon, président de la prétendue Assemblée nationale du pouvoir populaire, ainsi que deux ou trois figures historiques de « comandantes » que Fidel aurait sûrement nommées en tant que conseillers ou assistants de Raul, ne serait-ce que pour des raisons « protocolaires ». Cette « direction collégiale » est composée de serviteurs dociles de Raul Castro, recrutés pour chanter ses louanges et alimenter le culte de sa personnalité.
J.-C. B. - La succession repose-t-elle uniquement sur Raul Castro, ou ce groupe a-t-il également son mot à dire ?
H. M. - La question est relativement secondaire car je ne pense pas que ces incompétents resteront longtemps au pouvoir. Peut-être quelques mois, mais certainement pas plus. Raul n'a ni l'intelligence ni le charisme nécessaires pour diriger un pays au bord du désastre. Comment pourrait-il s'imposer face à des gens qui savent que le marxisme-léninisme a échoué et que leurs belles années sont derrière eux ? Le régime ne tient plus que par la peur qu'il inspire.
J.-C. B. - Depuis quelques mois, il semble que Raul Castro tente de faire revivre le parti communiste cubain (PCC) dont les activités étaient jusque-là en veilleuse (1). De quelle manière le PCC pourrait-il participer au processus de transition ?
H. M. - Fidel Castro est un type égocentrique qui aime gouverner seul ; les autres ne sont là que pour …