GRANDES MANOEUVRES EN GEORGIE

n° 114 - Hiver 2007

En décembre 2006, un sondage du très sérieux Centre russe d'étude de l'opinion publique (VTsIOM) a interrogé les Russes sur les événements les plus marquants de l'année écoulée. Le résultat fit apparaître que la tension avec la Géorgie occupait la première place dans les préoccupations des citoyens, bien devant l'augmentation du coût de la vie ; la dedovchtchina (1) qui fait rage à l'armée ; les assassinats politiques (au premier rang desquels ceux de la journaliste Anna Politkovskaïa et de l'ex-espion Alexandre Litvinenko) ; ou encore les rapports avec l'Ukraine. Il est significatif que seules 9 % des personnes interrogées se sont dites inquiètes de la montée du nationalisme radical, et que pas plus de 16 % ont regretté le manque de démocratie et le règne de la corruption dans le pays. Il faut noter également que 69 % des sondés considèrent la détérioration des relations entre la Fédération de Russie et la Géorgie comme l'« événement mondial de l'année » (2).La portée démesurée que les habitants d'une puissance d'envergure mondiale attribuent à un petit État de 4,5 millions d'habitants s'explique par l'énergie et les ressources que le gouvernement russe a consacrées à l'opération « punir la Géorgie ». Cette punition se veut exemplaire à la fois pour les Géorgiens, pour la communauté internationale et pour les Russes, qui comprennent ainsi que leur pays est redevenu la grande puissance qu'il a longtemps été. Elle doit, aussi, consacrer le retour de la Russie de Poutine dans la cour des acteurs principaux des relations internationales.
La Géorgie offre aux stratèges du Kremlin une cible quasi idéale. Voilà déjà quelques années qu'elle constitue l'un des vecteurs essentiels de la démonstration de la puissance de Moscou. À ce titre, si l'on compare le cas russe au cas américain, elle est une sorte d'« Irak du pauvre » - nous l'écrivions déjà en 2002, après le bombardement, par l'armée russe, de la vallée de Pankissi, en Géorgie, où s'étaient réfugiés des combattants indépendantistes tchétchènes (3). Depuis, la Russie est devenue moins pauvre, moins instable mais, aussi, moins démocratique et encore plus décidée à donner la correction à son voisin récalcitrant.
En 2006, les médias moscovites (désormais étroitement contrôlés par les autorités) ont diffusé des centaines d'heures de propagande anti-géorgienne. L'épouvantail géorgien - présenté comme le cheval de Troie de l'Otan, comme une menace directe pour la sécurité de la Russie et comme un État militariste dirigé par des nationalistes anti-russes, simultanément pro-américains et pro-islamistes - sert également à souder la société russe autour de sa direction politique. Conséquence : l'opinion publique se fait une image totalement erronée de la contrée de Mikhaïl Saakachvili. Une bonne partie des Russes pense sincèrement qu'il s'agit d'un pays de plusieurs dizaines de millions d'habitants, à peu près aussi grand que l'Ukraine ou la Pologne, mais beaucoup plus agressif. Sergueï Ivanov, ministre de la Défense, premier vice-premier ministre et l'un des possibles successeurs de Vladimir Poutine, attise la haine en affirmant à la télévision que des « millions de Géorgiens …