LE MOYEN-ORIENT DE MAHMOUD AHMADINEJAD

n° 114 - Hiver 2007

Le nationalisme perse et le messianisme chiite
Après avoir consacré beaucoup d'encre à critiquer le projet américain de « Grand Moyen-Orient » - un exercice qui ne coûte pas cher tant il fait l'unanimité -, il serait prudent de se pencher sur le seul véritable plan concurrent, celui de l'Iran qui, contrairement au précédent, progresse, même si les résultats des élections de décembre n'ont pas été favorables au président iranien. Au moment où Téhéran continue d'afficher une politique de confrontation avec la communauté internationale, où l'Europe est ouvertement menacée par les autorités iraniennes, où les manoeuvres dans le Golfe et en mer d'Oman se multiplient (1) et où l'armement des milices chiites se perfectionne (2), on pourrait ainsi percevoir les vrais risques de bouleversement pour la région - voire pour le reste du monde. Plutôt que de répéter ad nauseam des formules toutes faites sur les naïvetés de l'« exportation de la démocratie » (3), il serait préférable de concentrer les esprits sur les dangers plus réels d'un autre type d'exportation : celle du nationalisme perse et du messianisme chiite, où l'on retrouve l'alliance des militaires, des Pasdaran et du président iranien.
Non que la population iranienne ou le monde chiite partage l'interprétation religieuse de Mahmoud Ahmadinejad (4). Celle-ci est au contraire très minoritaire, y compris au sein de la communauté chiite iranienne. Mais les radicaux, soutenus par l'armée et les organisations paramilitaires, détiennent à présent un pouvoir bien réel et occupent des postes clefs. Surtout sur les sujets les plus controversés, qu'il s'agisse du nucléaire, des menaces à l'égard d'Israël ou du soutien au terrorisme, les différences semblent plus rhétoriques que réelles entre les conservateurs (5). La politique de Téhéran est donc le fait des durs, non des pragmatiques, même si ces derniers refont surface à l'occasion. Leur ambition est toujours d'exporter la révolution islamique dans l'ensemble du Moyen-Orient et, contrairement à leurs adversaires, dans la région ou au-delà, ils ont une authentique pensée stratégique qui porte déjà ses fruits. L'extrémisme fait suffisamment d'adeptes hors des frontières de l'Iran pour que l'on reconnaisse qu'une analyse purement nationale est trop limitée : la popularité d'Hassan Nasrallah auprès des populations musulmanes à l'été 2006 ou celle de Mahmoud Ahmadinejad lui-même, plus fêté à l'extérieur que dans son propre pays, en sont un signe évident. En fait, l'Iran est présent dans toutes les zones de crises régionales : le Caucase, l'Asie centrale, l'Afghanistan, le Liban, l'Irak, la Syrie, les territoires palestiniens, le Golfe, et même l'Égypte, où Téhéran accorde son soutien aux Frères musulmans.
La fermeture de la parenthèse Khatami en juin 2005 n'a pas été un simple retour à la situation de 1997 : le pouvoir est passé des mains des clercs à celles d'un laïc fanatique soutenu par le complexe militaro-industriel et par des technocrates ayant fait leurs classes chez les Pasdaran. L'esprit de 1979 est constamment invoqué, avec des accents que même le Guide suprême Ali Khamenei n'utilisait pas - ou n'utilisait plus. Depuis un an et demi, les …