UKRAINE: CAP A L'OUEST

n° 114 - Hiver 2007

Viktor Iouchtchenko a été officiellement investi président de l'Ukraine en janvier 2005. Chacun connaît les conditions tumultueuses dans lesquelles cet homme solide, dont le visage est marqué par les conséquences d'un mystérieux empoisonnement à la dioxine survenu quelques mois plus tôt, est arrivé au sommet de l'État : le 26 décembre 2004, il a aisément remporté le « troisième tour » de la présidentielle, avec 52 % des suffrages contre 44 % à son adversaire, Viktor Ianoukovitch, premier ministre sortant et successeur désigné de Léonid Koutchma, qui avait dirigé le pays depuis 1994 (1).Ce « troisième tour » a eu lieu suite à l'invalidation, par la Cour suprême, du deuxième tour organisé le 21 novembre. Les résultats de ce deuxième tour avaient été largement truqués par le pouvoir en place et Viktor Ianoukovitch avait été proclamé vainqueur. C'est cette fraude massive qui a provoqué la fameuse « révolution orange ». Des millions de citoyens sont descendus dans la rue pour exiger - et obtenir - un nouveau vote (transparent, cette fois). Les images des manifestants réunis sur la place de l'Indépendance, à Kiev, brandissant des colifichets orange et applaudissant à tout rompre Viktor Iouchtchenko et son alliée Ioulia Timochenko ont fait le tour du monde.
Deux ans plus tard, l'« esprit orange » semble en berne. La coalition démocratique a volé en éclats dès septembre 2005, avec l'éviction de Ioulia Timochenko de son poste de premier ministre. À sa place, le président a alors nommé l'un de ses fidèles, Iouri Ekhanourov. Mais en mars 2006, le Parti des Régions - que dirige Viktor Ianoukovitch - a remporté les législatives. Après de longues tractations, un gouvernement de coalition a été mis en place en été et Ianoukovitch a été porté à sa tête. La communauté internationale suit l'actualité ukrainienne avec inquiétude : si Iouchtchenko est un libéral, pro-occidental convaincu, désireux de diriger son pays vers l'Union européenne et l'Otan, Viktor Ianoukovitch, lui, est estampillé étatiste, « pro-russe » et ne semble guère pressé de siéger à Bruxelles...
Au cours des derniers mois, la cohabitation entre ces deux personnalités antagonistes n'a pas été de tout repos. Des questions comme la coopération de l'Ukraine avec les structures euro-atlantiques, ses rapports avec le Kremlin ou encore les réformes économiques et sociales à conduire sont l'enjeu d'un véritable bras de fer qui oppose le président au premier ministre. Ce dernier vient, début décembre, de remporter une manche importante en obtenant le départ de son gouvernement des derniers fidèles de Iouchtchenko qui y siégeaient encore (2). C'est donc un président affaibli, mais pas démoralisé, qui nous a accordé cet entretien exceptionnel dans lequel il martèle avec conviction son message : les autorités ukrainiennes doivent mettre leurs différends de côté et parler d'une même voix. Condition sine qua non pour que ce pays grand comme la France, qui bénéficie d'une situation stratégique exceptionnelle pour le transit vers l'ouest des hydrocarbures russes et centre-asiatiques, connaisse enfin la stabilité et la prospérité.
A. K.

Adrian Karatnycky - Monsieur le Président, dans le monde entier, les partisans des réformes démocratiques s'inquiètent de la situation en Ukraine. La coalition gouvernementale que dirige le Parti des Régions a-t-elle l'intention de remettre en question les valeurs de la révolution orange ?

Viktor Iouchtchenko - Je veux rassurer nos amis de l'étranger. Rien ne serait plus faux que de croire que les forces qui ont conduit la révolution orange auraient, entre la fin 2004 et mars 2006, dilapidé tout le soutien dont elles jouissaient auprès de la population ! Le remplacement au gouvernement de la coalition orange par une autre coalition ne reflète en aucun cas un changement brutal des sympathies des électeurs (3). Cette alternance est simplement le résultat de diverses circonstances politiques, au premier rang desquelles la sortie du Parti socialiste du bloc orange. Les socialistes avaient plusieurs désaccords avec nous, notamment au sujet de la coopération entre l'Ukraine et l'Otan, de l'adhésion à l'Union européenne ou encore de l'instauration d'un Espace économique commun avec la Russie (4).
Le Parti des Régions et ses alliés défendent une ligne politique qui, de mon point de vue, représente une menace sérieuse à la fois pour l'unité du pays, pour la sécurité nationale et pour la mise en place d'une économie de marché compétitive. Cette ligne a été élaborée dans le climat tendu et propice à la radicalisation qui a entouré les dernières consultations électorales. Dès lors, il est logique que les cercles démocratiques d'Ukraine et d'ailleurs éprouvent quelque inquiétude en voyant ce parti arriver au gouvernement.
C'est pourquoi il était absolument nécessaire que les principales forces politiques du pays se concertent afin de se mettre d'accord sur les valeurs nationales fondamentales. Cette préoccupation a débouché sur la signature, cet été, du Pacte d'unité nationale - un document destiné à garantir que tous les partis, qu'ils se trouvent au pouvoir ou dans l'opposition, défendent les intérêts du pays. Les formations qui ont paraphé ce texte (5) ont déclaré adhérer aux priorités suivantes : le maintien de l'unité et de l'intégrité territoriale de l'Ukraine ; l'entrée, à terme, dans les structures euro-atlantiques (6) ; l'élaboration d'une politique de sécurité nationale efficace ; et la résolution de nos désaccords portant sur le statut de l'ukrainien en tant qu'unique langue officielle du pays (7).
L'avenir dira si ce mécanisme a fonctionné. Une chose est sûre, en tout cas : si tous les partis remplissent les obligations prises au titre de ce Pacte, alors le pays connaîtra la stabilité.

A. K. - En septembre dernier, lors d'une visite à Bruxelles, Viktor Ianoukovitch a déclaré qu'il était improbable que l'Ukraine puisse rapidement intégrer l'Otan et que, par conséquent, il fallait geler le processus d'adhésion pour une durée indéterminée (8). Cette prise de position semble trancher avec le Pacte d'unité nationale...

V. I. - J'estime que sa déclaration reflète ses doutes au moment où il doit prendre une décision importante qui aura d'immenses répercussions sur la sécurité de notre pays. Il faut savoir que la propagande …