MEXIQUE: UNE DEMOCRATIE CONVALESCENTE

n° 115 - Printemps 2007

Que s'est-il passé au Mexique le 2 juillet 2006, alors que soixante et onze millions d'électeurs étaient appelés à choisir leur président et à renouveler le Congrès fédéral ? Une simple crise de l'alternance politique, la gauche n'ayant pas accepté sa défaite d'à peine un demi-point contre la droite ? Ou une fêlure, plus profonde et plus grave, de l'idée même que les Mexicains se font de la démocratie ?Année terrible : depuis 1994 - qui avait débuté par le spectaculaire soulèvement armé des révolutionnaires zapatistes, déclenché le jour de l'entrée en vigueur de l'Accord de libre-échange avec les États-Unis, et qui se poursuivit avec l'assassinat, resté mystérieux, du principal prétendant à la présidence de la république, Luis Donaldo Colosio -, le pays n'avait plus connu de telles turbulences.
Selon un sondage réalisé en septembre 2006, 39 % des personnes interrogées croyaient que la victoire à la présidentielle du candidat de la droite, Felipe Calderon, qui venait d'être confirmée par le Tribunal électoral, était due à une fraude. Nettement supérieur au pourcentage de voix recueilli par la gauche (35,33 %), ce chiffre révèle l'ampleur de la défiance qui s'est creusée, en peu de temps, à l'égard des institutions.
Aujourd'hui, M. Calderon gouverne et le calme est revenu dans la rue. Mais la tourmente est loin d'être apaisée. Elle perturbera encore longtemps les relations entre les partis, elle infléchira les stratégies des élites, elle marquera la mémoire collective. Dans un climat passionnel, trop souvent chargé d'invectives et de calomnies, acteurs et observateurs s'efforcent de décrypter le processus électoral, voire de reconstituer heure par heure la journée fatidique (1).
On a parfois écrit que le tremblement de terre meurtrier qui a frappé le centre de Mexico, en septembre 1985, avait eu un rôle cathartique. En mettant à nu les failles d'un système présidentialiste autoritaire mais incapable de répondre à l'urgence de la situation, et en réveillant une société civile jusqu'alors tétanisée par la répression ou endormie par les prébendes de l'État-providence, ce séisme avait ouvert la voie au changement. Deux décennies plus tard, l'élection du 2 juillet 2006 est vécue comme une catastrophe qui fragilise le pays dans un moment critique de son histoire et encourage de dangereuses régressions.
Désormais convaincue que la gauche mènerait le pays à l'abîme, la droite peut être tentée, pour pérenniser sa présence au pouvoir, de revenir à des pratiques hégémoniques qu'elle avait elle-même combattues autrefois, notamment à un contrôle plus étroit de l'information, à la manipulation des programmes sociaux à des fins électorales ou encore à la répression brutale de toute contestation. Pour sa part, la gauche, qui se pose en victime d'une conjuration des privilégiés, risque de faire l'économie d'une autocritique pourtant indispensable si elle veut convaincre un jour une majorité d'électeurs. Enfin, privés de perspectives politiques et économiques, certains mouvements sociaux - dont la « Commune d'Oaxaca » fut, en 2006, la figure emblématique - tendraient à se radicaliser, quitte à reprendre le chemin, que l'on croyait révolu, d'un affrontement violent avec l'État.
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