DIPLOMATIE FRANCAISE: LE TEMPS DE LA RUPTURE

n° 116 - Été 2007

Thomas Hofnung - Nicolas Sarkozy s'est présenté comme l'homme de la rupture. Appelez-vous cette rupture de vos voeux en ce qui concerne les grandes orientations diplomatiques de son prédécesseur, Jacques Chirac ?

François Heisbourg - Il faut distinguer ce qui est souhaitable, possible et probable. Dans une large mesure, la rupture est souhaitable. Depuis une quarantaine d'années, nous disposons d'une politique étrangère et de sécurité basée sur ce qu'un observateur avisé comme Hubert Védrine a appelé le « consensus gaulliste-socialiste » (1). Ce consensus était lui-même fondé sur une vision bismarckienne du monde qui fait la part belle aux États. Cette vision se combinait avec un sens élevé des ambitions de la France ou, si vous préférez, mêlait l'ultra-réalisme et l'idéalisme national. Aujourd'hui, ce logiciel ne fonctionne plus, parce que le monde a changé. Mais aussi parce que la France n'a plus la capacité de promouvoir une politique étrangère et de sécurité fondée sur ses seules valeurs. Nous avons désormais le choix entre une politique néo-réaliste, comme on l'a baptisée aux États-Unis, et une politique basée sur un idéalisme universel, porté par une communauté de pays.

T. H. - Souhaitable, cette rupture est-elle possible ?

F. H. - Oui, car l'ancien consensus a volé en éclats. À écouter Nicolas Sarkozy avant, pendant et après la campagne, il est de toute évidence déterminé à se défaire de cette matrice et à la remplacer par autre chose, dont nous allons parler. J'ajoute que le même processus était à l'oeuvre du côté de Ségolène Royal. On peut y voir un effet générationnel : ni Nicolas Sarkozy, ni Ségolène Royal, ni François Bayrou n'ont été socialisés en politique dans les années où ont été jetées les bases de la politique étrangère gaulliste, durant les années 1960. Ils ne s'en sentent pas légataires. Ils ont baigné dans l'ambiance de la fin de la guerre froide, marquée par la « moral policy » de Ronald Reagan et les débuts du « kouchnérisme » (2). Ils voient les affaires internationales à travers un prisme de valeurs dont la France n'a pas l'exclusivité.

T. H. - Dès le soir de son élection, Nicolas Sarkozy a évoqué la France des droits de l'homme. Après tout, n'est-ce pas s'inscrire, peu ou prou, dans la tradition française ?

F. H. - La différence entre aujourd'hui et hier est double. Premièrement, la promotion des droits de l'homme et de la démocratie telle qu'exprimée par Nicolas Sarkozy est au coeur de l'action, et non plus à la périphérie. La politique étrangère d'Hubert Védrine, d'Alain Juppé ou de Dominique de Villepin pouvait se résumer ainsi : « La France est, certes, porteuse du message des droits de l'homme, mais ceux-ci ne doivent pas se mettre en travers des relations avec Pékin, Moscou ou d'autres. » Dorénavant, les valeurs sont placées au centre du jeu. C'est ce qui m'a frappé dans son discours du 6 mai : Nicolas Sarkozy n'a pratiquement pas parlé des « intérêts » de la France dans le monde.
Deuxièmement, il a décrit le fonds commun des partenaires démocratiques, notamment européens et américain, alors que la vulgate gaulliste-socialiste, elle, mettait l'accent sur l'« universalité française versus l'universalité américaine ». Souvenez-vous : Hubert Védrine avait refusé de se rendre à la réunion des démocraties organisée à Varsovie par l'ancienne secrétaire d'État de Bill Clinton Madeleine Albright non pas parce qu'il n'aimait pas la démocratie, bien évidemment, mais parce qu'il considérait qu'il n'avait pas à soutenir un tel message dès lors qu'il était véhiculé par les États-Unis. Avec le président Sarkozy, on change de registre.

T. H. - Mais peut-on réellement mener une politique étrangère fondée sur les valeurs ?

F. H. - Nous sommes là face à la distinction qu'opérait en son temps Max Weber lorsqu'il évoquait l'éthique de conviction et l'éthique de responsabilité. Que nous montre l'expérience ? Que les valeurs sans les réalités peuvent conduire à des catastrophes tout aussi épouvantables que les réalités sans les valeurs. L'Irak est, à cet égard, un cas exemplaire : les États-Unis y sont intervenus entre autres au nom des droits de l'homme. Or ce projet, initié par les néo-conservateurs, était loin d'être médiocre. Personnellement, j'étais opposé à cette guerre parce que je considérais que leur plan était irréalisable ; mais renverser un abominable dictateur, c'était formidable !
Dans les années 1990, on avait déjà l'illusion qu'on pourrait modeler le monde sans trop de difficultés, notamment après la disparition de l'URSS et avant l'émergence des nouvelles puissances asiatiques. C'était l'époque du « nouvel ordre mondial » et du « devoir d'ingérence ». On l'a mis en pratique en Yougoslavie, peut-être trop tard, mais on l'a fait. Surtout, la transformation des États ex-communistes d'Europe centrale en membres de l'Otan puis de l'Union européenne avait pu se faire de façon pacifique, sur une base volontaire et au moindre coût. Mais c'était un rêve de croire que nous pouvions extrapoler ce type de succès à l'échelle de la planète.

T. H. - Et aujourd'hui ?

F. H. - En cinq ou six ans, les règles du jeu ont radicalement changé. La Chine est en train de devenir une super-puissance. Dès cette année, elle émettra autant de gaz à effet de serre que les États-Unis ; ce qui est un indicateur de puissance, négatif je vous l'accorde. On ne peut plus bouger un pied en Afrique sans se heurter à ses intérêts pétroliers ou à ceux de l'Inde ! Parallèlement à l'avènement de ces pays ultra-réalistes, les désordres du monde s'aggravent. Cette montée de l'instabilité est d'autant plus inquiétante qu'Européens et Américains n'ont plus les moyens de mobiliser des milliers de soldats à l'autre bout de la planète comme autrefois. Il y a cinquante ans, les Français pouvaient envoyer 400 000 hommes en Algérie, les Américains 600 000 au Vietnam. Aujourd'hui, les États-Unis peuvent en mobiliser au maximum 200 000. Quant aux membres de l'Union européenne, ils en alignent péniblement 60 000, en Afghanistan, en Irak, dans les Balkans, en Afrique... Et pour quel résultat ? Nous ne parvenons même pas à stabiliser l'Afghanistan, alors que nous avons le droit, la morale et des intérêts stratégiques de notre côté.

T. H. - Que faut-il faire ?

F. H. - En termes généraux, intervenir avec parcimonie vu le faible volume de nos forces; et opérer dès le départ, politiquement et militairement, en conjonction avec des partenaires régionaux. Dans le cas de l'Afghanistan, cela signifierait moins d'Otan, plus d'ONU et un groupe de contact régional.

T. H. - Les acteurs non étatiques jouent-ils un rôle croissant sur la scène internationale ?

F. H. - Tout à fait. Les révolutions démocratiques dans les ex-pays de l'Est ont pu se produire parce que l'impulsion est venue de l'intérieur, soutenue de l'extérieur par ce que j'appellerai un « monde de bonne volonté ». Sur le Vieux Continent, les grandes fondations philanthropiques, principalement américaines et allemandes, ont aidé, matériellement et intellectuellement, les forces du changement dans les années 1980. En 1988, je me souviens de l'ambassadeur américain à Budapest déclarant que Washington préférerait fermer son ambassade plutôt que d'assister au départ de la fondation Soros !

T. H. - Selon vous, la diplomatie française a-t-elle besoin d'une nouvelle doctrine pour s'adapter à ce monde en pleine mutation ?

F. H. - Ce qui est certain, c'est que le retour de la France au coeur du projet européen est fondamental. Je l'ai dit : elle ne peut pas agir seule. Nicolas Sarkozy a eu parfaitement raison de mettre l'accent sur ce point. Mais il faut être réaliste : cette Europe n'est pas à notre image, ni à celle de la Grande-Bretagne ou de l'Allemagne. Elle est à l'image d'elle-même !
Il faut relancer l'axe franco-allemand autour de la sortie de la crise ouverte par le « non » au Traité constitutionnel. L'expérience montre, parfois avec dureté, qu'il ne suffit pas, mais que rien ne peut se faire sans lui. Sous le premier mandat de Jacques Chirac, on a vécu sans couple franco-allemand, la relation ayant été déstabilisée par la reprise des essais nucléaires français en 1995-1996, puis par l'élection de Gerhard Schröder, avec lequel Chirac, au départ, ne s'entendait pas. Résultat : la présidence française de l'UE a débouché sur la débâcle du traité de Nice en 2000.
Deuxième principe, emprunté à l'ancien secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld : la mission détermine la coalition. Le Kosovo, ce n'est pas l'Afghanistan ou l'Irak : chacune de ces crises appelle des réponses organisationnelles, politiques et stratégiques différentes. Il va falloir être plus adaptable et plus disponible que par le passé pour faire face de façon ad hoc à des crises qui se suivent et ne se ressemblent pas. Le style de relations que Nicolas Sarkozy compte instaurer avec les États-Unis est, à cet égard, opportun.
Troisième principe : il faut se mettre en situation de promouvoir des valeurs, tout en sachant quelles sont les limites de notre capacité d'action. Il faut être prêt au compromis. Regardez ce qui se passe en Afrique : au Liberia, en Sierra Leone, même en Côte d'Ivoire ou en RDC, les choses s'améliorent parce que les Européens ont appris à ne pas vouloir s'en occuper essentiellement seuls. Il a fallu par exemple coopter les soldats de pays d'Asie, sous casque bleu, pour suppléer à notre difficulté à mobiliser les effectifs nécessaires. On a su travailler en bonne intelligence avec les partenaires régionaux et les acteurs non étatiques.
Précisément, et c'est le dernier principe que je mentionnerai : il faut renforcer la capacité d'action non étatique de la France. Si nous voulons nous doter d'une véritable force de frappe philanthropique, nous devons instaurer un régime fiscal favorable aux fondations. La fondation Bill Gates ou celle de Bill Clinton font un travail extraordinaire en Afrique. Les États-Unis ne sont pas seulement présents par le biais de l'aide publique au développement, qui a pratiquement doublé depuis l'arrivée de Bush à la Maison-Blanche. Ils se donnent les moyens de leur influence. À nous de les imiter !

T. H. - Le rapprochement avec les Américains passe-t-il par un engagement, d'une manière ou d'une autre, sur le dossier irakien ?

F. H. - Que pourrions-nous faire d'utile dans cette galère ? Les États-Unis eux-mêmes entreront dans une phase de désengagement une fois avéré l'échec de la politique de renforts du printemps-été 2007. Que peut-on espérer faire à la place des Irakiens, notamment si l'Irak a décidé de ne plus être un pays ? Peut-on former des gens qui risquent de mettre leur formation au service d'objectifs qui ne sont pas les nôtres ? En définitive, c'est ce qu'ont fait les Américains. Ils ont entraîné des auxiliaires en uniforme des milices chiites !
En novembre 2008, un nouveau président sera élu aux États-Unis. Il convient de ne pas insulter l'avenir, autrement dit de ne pas se commettre sur ce dossier avec l'Administration actuelle au risque de compromettre nos relations avec ses successeurs. D'autant que personne ne sait ce que les États-Unis décideront après la débâcle irakienne. En janvier dernier, Tony Blair a déclaré que, à court terme, il craignait plus l'« isolationnisme » des États-Unis que leur « aventurisme ». Je distingue, pour ma part, une autre tendance chez certains démocrates, ceux que j'appelle les « néocrates » (3) : ils paraissent croire à leur propre propagande.

T. H. - C'est-à-dire ?

F. H. - Ils affirment que ce qui s'est passé en Irak résulte d'un mauvais jugement stratégique de l'Administration Bush qui pensait que les Irakiens accueilleraient les Américains en libérateurs (ce procès-là est juste), auquel est venu s'ajouter une rare dose d'incompétence (ce qui est moins évident). En réalité, lorsque Bush a composé son équipe de sécurité et de défense au sortir de l'élection de 2000, la plupart des commentateurs évoquaient une « dream team » : il n'y avait là que des gens dotés d'une très grande expérience. Parmi eux : Dick Cheney, Donald Rumsfeld, Paul Wolfowitz, Colin Powell, Condoleezza Rice... À mon sens, l'incompétence - si l'on peut utiliser ce mot - est le produit de l'approche idéologique de la question irakienne.
De ces deux prémisses, les « néocrates » tirent la conclusion qu'ils vont pouvoir, avec une équipe de qualité et en faisant des choix stratégiques avisés - plus multilatéralistes, moins prompts à l'intervention militaire -, revenir à l'âge d'or des années 1990. Pour tenir compte des mutations récentes, ils apporteront, disent-ils, quelques innovations. Concrètement, ils veulent organiser le monde autour des démocraties, tout en prétendant ne pas exclure les Nations unies. C'est ce que prônent MM. Daalder et Lindsey dans The American Interest. Bref, tout leur vocabulaire est multilatéral, aux antipodes de l'unilatéralisme de Bush. Richard Perle leur répond avec justesse et en s'en réjouissant que la création d'un groupe de nations démocratiques comme vecteur essentiel de l'action étrangère des États-Unis risque de mettre en péril l'ONU. Et il a parfaitement raison : ce dont je ne me réjouis pas ! Il ne faudrait pas que les Démocrates pensent pouvoir donner un visage humain à l'activisme néo-conservateur.

T. H. - Quel impact aurait un éventuel changement d'Administration sur les relations franco-américaines ?

F. H. - Si une nouvelle Administration se met en place avec l'idée qu'on peut revenir aux années 1990, je redoute la période de transition. Car ce monde n'existe plus. L'épaisseur du monde (4) est telle que les États-Unis ne recouvreront jamais leur marge de manoeuvre d'alors. Pour Nicolas Sarkozy, la gestion des Américains risque d'être très délicate : il faudra les aborder avec attention, finesse et prudence.

T. H. - Peut-on, malgré tout, faire part de ses divergences ?

F. H. - Absolument. Un exemple : le président Sarkozy a raison de croiser le fer avec les États-Unis sur le réchauffement climatique. Ce problème sera l'un des éléments structurants des dix années à venir.

T. H. - Vous avez évoqué l'ONU, un cadre que Jacques Chirac a beaucoup défendu. Son successeur doit-il faire de même ?

F. H. - Oui, ne serait-ce que parce qu'il n'y a pas de cadre de rechange ! La Chine et l'Inde sont absentes du G8, dont la légitimité est par ailleurs limitée. À l'ONU, l'élargissement du Conseil de sécurité s'impose. Mais quand Kofi Annan s'est attelé à la tâche, il s'est heurté à deux obstacles : les Africains n'ont pas réussi à se mettre d'accord et les Chinois ne voulaient pas des Japonais. Grâce à son siège au Conseil de sécurité, la France est associée à tous les grands dossiers internationaux. Elle a voix au chapitre et dispose d'un droit de regard.

T. H. - Nous avons parlé des États-Unis. Faut-il changer d'approche vis-à-vis de la Russie ?

F. H. - Il faut, en tout cas, éviter qu'apparaisse de notre fait un antagonisme franco-russe. Or ce risque n'a jamais été aussi élevé depuis la fin de l'Union soviétique. Pour autant, je ne pense pas qu'il faille mettre la relation franco-russe au même niveau que la relation franco-allemande ou franco-britannique, comme l'avait fait Jacques Chirac durant la guerre d'Irak. Cette attitude se défendait dans sa conception d'un monde multipolaire, mais ce n'est pas celle du président Sarkozy. Que la France tisse avec la Russie une relation à l'image de celle qu'elle entretient avec des pays comme la Chine ou l'Inde ne me paraît pas absurde.
À Munich, en février dernier, Vladimir Poutine a prononcé un discours capital dans lequel il annonçait que la Russie était de retour et qu'elle ne parlait qu'un seul langage : celui de la puissance et des intérêts. Le président russe a également indiqué qu'il ne modifierait pas la Constitution pour se présenter une troisième fois. Ce discours était donc aussi destiné à marquer le territoire qu'il entend léguer à son successeur. C'est un ultra-réaliste qui a tendance à confondre le court terme et le long terme. Il est toujours dangereux de chercher à retirer des avantages immédiats d'un rapport de force favorable. On ne peut pas bâtir une relation durable dans ces conditions. En ce moment, les sujets de friction ne manquent pas entre Européens et Russes : le bouclier antimissile, l'affaire de l'Estonie, la question de l'énergie, le Kosovo, le nucléaire iranien...

T. H. - Les Russes semblent se méfier de Nicolas Sarkozy...

F. H. - Il est clair qu'ils ne l'apprécient guère. Sans doute avez-vous noté que Vladimir Poutine a attendu 48 heures avant d'envoyer un message de félicitations au nouvel élu. Mais la Russie n'est pas l'URSS. Elle s'est débarrassée de toute dimension idéologique ou messianique ; encore une fois, elle agit uniquement en termes de puissance. Il manque là un des éléments fondateurs de la guerre froide.

T. H. - Que pensez-vous de la décision de Moscou de suspendre l'application du Traité sur les armes conventionnelles (5) ?

F. H. - Cette réaction russe, tout comme la menace de sortir du traité interdisant les euromissiles, est totalement disproportionnée par rapport à la tentative - au demeurant malavisée - des Américains d'implanter des intercepteurs antimissiles en Pologne en dehors de toute consultation au sein de l'Alliance atlantique.

T. H. - Le président Sarkozy n'a pas connu de « round d'observation » avec le Kremlin...

F. H. - Le nouveau président français s'est effectivement retrouvé face à une conjonction rare dans la vie internationale : alors qu'en matière de relations internationales il faut pouvoir prendre du recul, Nicolas Sarkozy a dû s'emparer de plusieurs dossiers dans lesquels la Russie joue un rôle essentiel. C'est vrai pour la question du nucléaire iranien comme pour l'indépendance du Kosovo. Les relations entre l'UE et Moscou sont, en outre, calamiteuses, avec en toile de fond des lignes de fracture géopolitique de plus en plus apparentes avec les pays d'Europe centrale. Nicolas Sarkozy a été contraint de prendre position très vite à l'occasion du G8 à Heiligendamm.
Vis-à-vis de Moscou, deux approches sont possibles. La première consisterait à dire qu'on est face à une dictature de type soviétique - ce que la Russie n'est pas - et qu'on n'a pas à dialoguer avec elle. La seconde est celle d'Angela Merkel. La chancelière allemande n'aime pas les Russes, dont elle parle la langue pour des raisons historiques pénibles, mais elle applique une politique nuancée : Berlin et Moscou ont des intérêts communs, même si le président russe a passé une partie de sa jeunesse à espionner les compatriotes de Mme Merkel. La plupart des autres capitales européennes ont aussi de tels intérêts.

T. H. - En quoi consistent ces intérêts ?

F. H. - À l'instar des Occidentaux, Moscou refuse de voir l'Iran se doter de la bombe atomique. Le Kremlin est opposé à la prolifération nucléaire. Par ailleurs, la Russie - pour des raisons de proximité géographique - n'a pas d'autre client pour son gaz que l'Europe, et vice versa. Moscou a donc besoin de l'Europe tout autant que nous avons besoin d'elle.

T. H. - L'attitude nuancée d'Angela Merkel dont vous parliez tout à l'heure doit-elle être suivie par la France ?

F. H. - Oui, ce qui ne veut pas dire que la même remarque s'applique au point de vue défendu par les partenaires sociaux-démocrates de la coalition qu'elle dirige.

T. H. - Peut-on se montrer critique sur la Tchétchénie sans mettre en péril la relation avec Moscou ?

F. H. - Pourquoi pas ? Rappeler certains principes peut même faire partie de l'établissement d'un sain rapport de force. Nous ne devons pas mettre notre drapeau dans notre poche, d'autant que la Russie, en devenant membre de l'OSCE et du Conseil de l'Europe, a accepté que les droits de l'homme soient une question que nos États peuvent évoquer sans que cela ne constitue une ingérence. Les Russes sont sur une trajectoire en termes de politique étrangère ; nous sur une autre. Ce qu'il faut, c'est éviter la collision frontale. Pour le reste, nous pouvons accepter d'être en désaccord les uns avec les autres. En revanche, il faut veiller à ne pas menacer les intérêts stratégiques de Moscou. Par exemple, en proposant l'intégration de la Géorgie à l'Otan. Mais la remarque doit valoir en sens inverse : la Russie n'a pas à menacer l'Estonie, pays membre de l'Union et de l'Otan.

T. H. - Peut-on, de la même manière, interpeller la Chine sur la question des libertés publiques ?

F. H. - Il existe une différence essentielle entre Moscou et Pékin. La Chine ne fait pas partie de l'OSCE, elle n'a pas signé les accords d'Helsinki. Elle n'est donc pas tenue par les mêmes obligations. La question est de savoir quelle est la méthode la plus efficace : faut-il agir « portes fermées », comme Gerhard Schröder ou Jacques Chirac en leur temps, ou « portes ouvertes », comme les Américains ?

T. H. - Les autorités chinoises ont été sévèrement critiquées, ces derniers mois, pour leur soutien au régime de Khartoum, lui-même accusé de crimes de masse au Darfour. Ces remontrances verbales sont-elles « efficaces » au sens où vous l'entendez ?

F. H. - Nous ne sommes plus au XIXe siècle, ni même au temps de la guerre froide. Ce n'est plus un concert des nations qui décide du sort du monde. Lorsqu'il s'agit de faire pression sur un pays, les acteurs non étatiques ont un rôle éminent à jouer. J'observe, à ce propos, que ce sont les menaces de boycott des Jeux Olympiques en provenance de Hollywood - notamment du réalisateur Steven Spielberg (6) - qui ont produit le plus d'effet sur les dirigeants de Pékin, lesquels commencent à peser sur le gouvernement de Khartoum ! La Chine, mais aussi l'Inde, qu'on a tendance à oublier, possèdent d'importants intérêts pétroliers au Soudan. Or pétrole et guerre civile ne font pas bon ménage. Pékin doit comprendre qu'il ne peut pas continuer à se comporter en spectateur. Il faut, en tout cas, tout faire pour stabiliser le Soudan et éviter une reprise de la guerre entre le Nord et le Sud : la Chine et l'Inde doivent être amenées à peser dans ce sens. On ne résoudra pas le problème du Darfour contre ces deux pays.

T. H. - Comment analysez-vous le conflit au Darfour ?

F. H. - La guerre civile a pris fin au Sud-Soudan il y a un peu plus de deux ans. Khartoum a probablement pensé que cet accord avec le Sud lui donnerait carte blanche pour régler le problème du Darfour. Dans cette région plus vaste que la France, le conflit n'oppose pas seulement des rebelles aux Jenjawids (7) et aux alliés de Khartoum. Localement, la guerre est aussi alimentée par des luttes de pouvoir. Et en toile de fond se profile le spectre de la reprise de la guerre civile entre le Nord et le Sud qui, en près d'un demi-siècle et dans une très grande indifférence, a semé la mort : il faut éviter que cela recommence.

T. H. - L'Iran est l'un des autres gros dossiers qui attendaient le nouveau président. Doit-il continuer à privilégier la voie diplomatique ?

F. H. - Je le crois. Actuellement, les Occidentaux sont engagés dans une opération à triple détente. Premièrement, le Conseil de sécurité de l'ONU a voté, à l'unanimité, des sanctions certes symboliques mais dont l'impact sur la classe politique et l'opinion publique iraniennes est loin d'être négligeable.
Deuxièmement, les États-Unis et leurs partenaires sont intervenus auprès des grands établissements bancaires pour leur demander, en substance, de se porter « garants » de leurs clients iraniens. Comme c'est impossible, l'Iran est en train d'être écarté des circuits financiers internationaux. C'est ainsi que Téhéran a été exclu du système de transactions interbancaires Swift (8). Ça ne se voit pas, mais ça fait mal...
Troisièmement, les Russes sont en situation de monopole dans la construction de la centrale de Boucheir. C'est un levier important car la centrale est le seul élément tangible que le régime peut montrer à l'appui de son investissement dans le domaine nucléaire pacifique.

T. H. - Que faire si, malgré tout, Téhéran ne cède pas ?

F. H. - Des frappes aériennes, qu'elles soient américaines et/ou israéliennes, ne suffiront pas. Surtout, elles risquent de retourner durablement l'opinion iranienne contre les Occidentaux tout en semant un immense désordre dans une région d'où proviennent 50 % des exportations mondiales de pétrole. Je pense surtout que des frappes n'empêcheraient pas à terme l'Iran, en quête de revanche, de faire la bombe dans des sites dispersés. Je ne suis pas enthousiaste par rapport à une telle perspective, même si je pense qu'il nous faudra être solidaires de nos alliés.

T. H. - Le président Sarkozy est également très attendu sur le Proche-Orient. Que peut-il faire ?

F. H. - La France, de mon point de vue, n'a pas - en dehors de liens particuliers avec le Liban - à jouer, vis-à-vis du monde arabe et d'Israël, de rôle spécifique par rapport à celui de nos partenaires de l'Union. Le président peut, en revanche, porter un regard dénué de préjugés sur cette région compliquée et entretenir des liens de confiance avec les uns et les autres. La France était, jusqu'à présent, inaudible en Israël car Paris, avec d'autres, dénonçait, souvent à mauvais escient, certaines des initiatives de l'État hébreu. En 2005, nous avons condamné la barrière de sécurité édifiée par les Israéliens non seulement pour son tracé - ce qui était parfaitement justifié -, mais aussi dans son principe même. Au nom de quoi ? Israël n'a-t-il pas droit à la sécurité ? Comme on dit en anglais : les bonnes clôtures font les bons voisins ! Ce mur peut être aussi perçu comme un premier pas vers la coexistence de deux États.

T. H. - Jacques Chirac s'était engagé activement dans le dossier libanais. Son successeur doit-il marcher sur ses traces ?

F. H. - Il faut dépersonnaliser cette question. Il n'y a aucune raison de s'interdire de dialoguer avec les Syriens. Sous l'impulsion de Jacques Chirac, Paris avait même interdit aux Allemands de discuter avec Damas ! Si l'on ne parlait qu'avec les gens avec lesquels on s'entend, cela ne ferait pas grand monde, et on n'aurait pas besoin de diplomatie ! Le but doit être de sortir Damas de l'orbite de Téhéran.

T. H. - Faut-il, pour y parvenir, rétablir des relations « institutionnalisées » avec Damas ?

F. H. - Il faut tenter le coup, quitte à constater qu'il n'y a pas de répondant à Damas.

T. H. - Le président Sarkozy a évoqué une Union méditerranéenne sur le modèle de l'Union européenne. Ce projet vous paraît-il réaliste ?

F. H. - L'idée procède d'un bon instinct, mais les conditions pour la création d'un tel ensemble ne sont pas réunies. Il est, aujourd'hui, plus facile de se rendre de Paris à Rabat ou de Paris à Alger que de voyager de Rabat à Alger ! Cet ensemble méditerranéen fait davantage penser à l'Europe de 1938 qu'à la CEE de 1957. Les États du Maghreb ne pourront pas se développer tant qu'ils n'auront pas soldé les comptes du passé. Je pense notamment à la question du Sahara occidental. Cet ensemble de 100 millions d'habitants ne connaîtra un véritable essor que lorsque les barrières tomberont : ce n'est pas demain la veille.

T. H. - Doit-on renoncer au traité d'amitié franco-algérien voulu par Jacques Chirac ?

F. H. - Il faut être deux pour danser le tango, comme disent les Anglais...

T. H. - Lors de la campagne électorale, Nicolas Sarkozy avait prononcé un discours de rupture sur la « Françafrique ». Pourra-t-il échapper aux pesanteurs de cette relation ?

F. H. - Il semble être moins sujet aux tentations des réseaux franco-africains que ses prédécesseurs. Mais je crois que l'on n'insiste pas assez sur le fait que les dirigeants africains eux-mêmes jouent avec une grande habileté des réseaux, qu'ils soient de gauche ou de droite. Ce type de relations nous est également imposé par l'Afrique. Nicolas Sarkozy a énoncé un principe de réalité : la France ne peut plus continuer à prendre en charge les problèmes de l'Afrique pendant que les autres conquièrent les marchés. On pense en particulier au Tchad où les Américains pompent le pétrole... pendant que nous envoyons à grands frais soldats et avions pour défendre le pays. Par ailleurs, les Chinois sont désormais présents partout sur le continent. En Algérie, le plombier polonais est chinois ! À Pékin aussi d'assumer des responsabilités.
Sur le plan militaire, l'avenir est au modèle expérimenté en République démocratique du Congo (RDC) en 2003 avec l'opération Artémis, et en 2006 avec l'Eufor (9). Il faut effectuer des mandats ciblés et limités dans le temps, en concertation avec l'ONU. En Côte d'Ivoire, on avait commencé « à l'ancienne » en déployant le dispositif Licorne avant de passer le relais aux Nations unies sur les terrains politique et militaire. C'est un exemple qu'il faudrait généraliser.

T. H. - Pour conclure, si vous deviez faire une suggestion au nouveau président en matière diplomatique, quelle serait-elle ?

F. H. - La priorité donnée au traité simplifié d'Union européenne est la bonne : il faut mener cette opération à bonne fin. Ensuite, en dehors des grandes urgences qu'impose l'actualité, il faut prendre le temps de forger une doctrine sujet par sujet, acteur par acteur. Enfin, poursuivre la modernisation de l'outil élyséen en matière de politique étrangère et de sécurité : la cellule diplomatique élargie et renforcée, la mise sur pied d'un pilotage moderne du renseignement, sont de bons axes de réforme - que l'on appelle cela « conseil national de sécurité » ou autrement. Il est temps de sortir de l'organisation héritée de la guerre froide.

Thomas Hofnung - Nicolas Sarkozy s'est présenté comme l'homme de la rupture. Appelez-vous cette rupture de vos voeux en ce qui concerne les grandes orientations diplomatiques de son prédécesseur, Jacques Chirac ?

François Heisbourg - Il faut distinguer ce qui est souhaitable, possible et probable. Dans une large mesure, la rupture est souhaitable. Depuis une quarantaine d'années, nous disposons d'une politique étrangère et de sécurité basée sur ce qu'un observateur avisé comme Hubert Védrine a appelé le « consensus gaulliste-socialiste » (1). Ce consensus était lui-même fondé sur une vision bismarckienne du monde qui fait la part belle aux États. Cette vision se combinait avec un sens élevé des ambitions de la France ou, si vous préférez, mêlait l'ultra-réalisme et l'idéalisme national. Aujourd'hui, ce logiciel ne fonctionne plus, parce que le monde a changé. Mais aussi parce que la France n'a plus la capacité de promouvoir une politique étrangère et de sécurité fondée sur ses seules valeurs. Nous avons désormais le choix entre une politique néo-réaliste, comme on l'a baptisée aux États-Unis, et une politique basée sur un idéalisme universel, porté par une communauté de pays.

T. H. - Souhaitable, cette rupture est-elle possible ?

F. H. - Oui, car l'ancien consensus a volé en éclats. À écouter Nicolas Sarkozy avant, pendant et après la campagne, il est de toute évidence déterminé à se défaire de cette matrice et à la remplacer par autre chose, dont nous allons parler. J'ajoute que le même processus était à l'oeuvre du côté de Ségolène Royal. On peut y voir un effet générationnel : ni Nicolas Sarkozy, ni Ségolène Royal, ni François Bayrou n'ont été socialisés en politique dans les années où ont été jetées les bases de la politique étrangère gaulliste, durant les années 1960. Ils ne s'en sentent pas légataires. Ils ont baigné dans l'ambiance de la fin de la guerre froide, marquée par la « moral policy » de Ronald Reagan et les débuts du « kouchnérisme » (2). Ils voient les affaires internationales à travers un prisme de valeurs dont la France n'a pas l'exclusivité.

T. H. - Dès le soir de son élection, Nicolas Sarkozy a évoqué la France des droits de l'homme. Après tout, n'est-ce pas s'inscrire, peu ou prou, dans la tradition française ?

F. H. - La différence entre aujourd'hui et hier est double. Premièrement, la promotion des droits de l'homme et de la démocratie telle qu'exprimée par Nicolas Sarkozy est au coeur de l'action, et non plus à la périphérie. La politique étrangère d'Hubert Védrine, d'Alain Juppé ou de Dominique de Villepin pouvait se résumer ainsi : « La France est, certes, porteuse du message des droits de l'homme, mais ceux-ci ne doivent pas se mettre en travers des relations avec Pékin, Moscou ou d'autres. » Dorénavant, les valeurs sont placées au centre du jeu. C'est ce qui m'a frappé dans son discours du 6 mai : Nicolas Sarkozy n'a pratiquement pas parlé des « intérêts » de la France dans le monde.
Deuxièmement, il …