PEUT-ON SAUVER L'ALGÉRIE ?

n° 116 - Été 2007

Arrêté, torturé et emprisonné cinq fois par un régime qu'il défie depuis quarante ans, cible de nombreux attentats auxquels il n'a échappé que par miracle, Saïd Sadi reste aujourd'hui encore la bête noire des dirigeants algériens. Il est vrai que le fondateur et chef de file du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) est le seul, dans cette Algérie rongée par la corruption et la violence d'État, à s'exprimer librement face à la toute-puissance du parti unique et à ne jamais transiger sur ses idées. Pourtant, l'Histoire aurait pu s'écrire autrement pour Saïd Sadi et ses compatriotes. Quand, en 1962, l'Algérie accède à l'indépendance au prix de lourdes pertes, le pays veut enfin croire à une véritable ouverture démocratique. Mais cette liberté est vite confisquée par le FLN. Les citoyens doivent alors se battre dans la clandestinité pour maintenir la flamme de l'espérance. Celle-ci renaît sous l'impulsion du président Chadli qui promulgue, en février 1989, une Constitution ouvrant la voie au multipartisme.
L'embellie est de courte durée. L'expression d'une opinion autonome au sein du peuple déplaît à la caste au pouvoir. En 1992, un coup d'État anéantit cet espoir démocratique et les opposants sont pourchassés sans merci. En juin 1992 - six mois après sa prise de fonctions -, le trop démocrate Mohamed Boudiaf tombe sous les balles de ses assassins, touché dans le dos, face aux caméras de la télévision. L'avertissement est clair : l'élimination des journalistes, des intellectuels et des hommes politiques trop remuants peut commencer. Bilan : 100 000 civils tués (1) et une fantastique régression économique, les facilités obtenues par le rééchelonnement de la dette étant détournées vers l'effort de guerre.
Mais le terrorisme toujours rebondissant, la fraude, la corruption, l'incertitude politique n'ont pas raison du courageux chef de file du RCD. Saïd Sadi a fait de l'intégrité son cheval de bataille. Loin des strass et des paillettes d'un showbiz politique qu'il abhorre, il joue les funambules au-dessus de la jungle des corruptions. Car même si, pour lui, « le pouvoir n'est ni un tabou ni une maladie », il veut lui faire endosser un habit d'un tout autre genre, celui de la liberté. Un pari risqué dans un pays rompu aux pratiques totalitaires, surtout pour un Kabyle, démocrate de surcroît, « deux tares irrémédiables dans le monde arabo-musulman d'aujourd'hui ».
Afin d'assurer sa survie, le leader du RCD ne se déplace que sous escorte, en voiture blindée, et reste toujours aux aguets, malgré la présence discrète de ses trois gardes du corps. Les rares fois où il déjeune au restaurant, il s'installe face à la porte et dos au mur, tout en surveillant discrètement les va-et-vient autour de lui. Il vous rappelle, au passage, qu'il y a vingt-cinq ans un tel entretien dans un lieu public à Alger - qui plus est avec une femme journaliste - aurait fini au cachot pour l'un et au poste de police pour l'autre.
Son pari porte aujourd'hui ses fruits, puisque ce projet pluraliste et démocratique pour lequel il a lutté durant tant d'années, ce projet qui garantit l'égalité des sexes et le respect des droits de l'homme, n'est plus contesté en Algérie.
Mais même si sa foi reste intacte, l'homme politique se dit meurtri par le parcours d'un pays qui, selon lui, avait tout pour devenir une exception démocratique en terre d'islam. Au lieu de cela, il voit en 1991 des tribunaux spéciaux érigés en pleine rue par de jeunes exaltés déterminés à tuer tous ceux - voisins ou amis - qui ne respecteraient pas les préceptes religieux. Pour Saïd Sadi, tant que l'islam ne connaîtra pas son Vatican II, Ben Laden aura encore de beaux jours devant lui. Il souligne, indigné, l'inaction des intellectuels qui s'obstinent à ne rien changer à un texte vieux de quatorze siècles. Et de raconter l'histoire de sa fille, traumatisée par un instituteur qui expliquait devant toute sa classe comment devait s'y prendre un mari pour égorger sa femme désobéissante. Sans oublier cette précision macabre : plus le supplice est long, plus Dieu est content...
Aujourd'hui, après ces difficiles batailles menées au prix de bien des renoncements personnels et professionnels, il n'aspire plus qu'à une seule chose : remporter la prochaine élection présidentielle afin que ses sacrifices n'aient pas été vains. Mais, en 2007, la route est encore semée d'embûches. Terrorisée par une guerre civile de huit années, ruinée par une crise économique sans précédent, la population perd espoir et peine à se rendre aux urnes. Quant aux fraudes massives qui ont entaché les législatives de mai dernier, elles ont permis une nouvelle fois d'éliminer le RCD de l'Assemblée...
C. B.

Céline Beauregard - Saïd Sadi, vous êtes kabyle et vous pourriez être candidat à la prochaine élection présidentielle. Or, en Algérie, il est communément admis que « jamais un Kabyle ne sera président ». Comment expliquez-vous cette réticence ?

Saïd Sadi - Il faut savoir que les Kabyles ne sont pas les seuls Berbères d'Algérie, mais qu'ils représentent avant tout les habitants de la Kabylie. On a souvent l'impression qu'il n'y aurait que des Kabyles en Algérie. Or la Kabylie est une région d'Algérie parmi d'autres, même si elle a occupé une place spécifique dans le mouvement national algérien. Le problème, c'est qu'au moment de l'indépendance, par une sorte de mimétisme avec le colonisateur, les Algériens ont endossé un système politique et administratif jacobin, voire stalinien. Les centres urbains ont été progressivement arabisés et la quasi-totalité des Nord-Africains ont fini par adopter l'islam comme religion.
Dans ce système marqué par une culture du nivellement par le bas, de l'intolérance et du sectarisme, mes origines constituent évidemment un handicap. Mais ce n'est pas uniquement le fait que je sois kabyle qui est en cause. C'est surtout le fait que je sois kabyle et démocrate, deux tares totalement irrémédiables dans le monde arabo-musulman d'aujourd'hui.
Si le régime reste ce qu'il est, il est clair que je n'ai aucune chance. Mais si le régime évolue - une hypothèse qui ne peut être totalement écartée dans la mesure où les gens qui ont confisqué le pouvoir depuis 1962 sont en train de quitter la vie politique et, pour certains, la vie tout court -, alors la compétition sera ouverte et une véritable perspective démocratique s'offrira au pays. Vous savez, la capacité à tolérer l'autre ne va pas de soi. Mais il faut savoir être volontariste.

C. B. - Envisagez-vous une victoire indépendamment des fraudes électorales ?

S. S. - Comment pouvez-vous dire « indépendamment des fraudes » ? La fraude est essentielle ici ! C'est le chancre qui ronge depuis toujours le destin de la nation algérienne ! Quand vous vous réveillez un matin de février en découvrant que les services de sécurité ont décidé de créer ex nihilo un parti politique (2) qui n'existait ni dans la clandestinité ni dans la mémoire algérienne, et quand, trois mois plus tard, ce même parti remporte haut la main les élections locales et législatives, vous ne pouvez pas dire « indépendamment des fraudes » !
La mascarade n'a pas duré longtemps. En réalité, la plupart de ces maires qui avaient été élus dans des conditions plus que douteuses avaient des casiers judiciaires épais comme des annuaires ! Par exemple, à Constantine, la troisième ville du pays, on a découvert que le responsable du service financier avait été assassiné par le premier vice-président de la commune... Ces scandales à répétition n'ont pas tardé à faire fuir les électeurs. Mais, grâce à d'autres fraudes, le FLN a été remis en selle. Maintenant, il est temps d'en finir.
De deux choses l'une. Soit on réunit un consensus national autour …