BOLIVIE: UNE REVOLUTION EN MARCHE

n° 119 - Printemps 2008

Deux ans ont passé depuis l'investiture présidentielle d'Evo Morales Ayma, une date charnière dans l'histoire de la Bolivie moderne. Son accession au sommet de l'État est, en effet, une nouveauté à un double titre : l'homme est à la fois le premier dirigeant syndical et le premier citoyen d'origine indigène à parvenir à la présidence (1). Pour bon nombre de ses compatriotes, sa victoire électorale est synonyme de retour au pouvoir des indigènes après cinq siècles de domination exercée par les Conquistadores et leurs descendants.Le triomphe de Morales était accompagné de promesses de changement et de profondes transformations sociales. Deux de ses prédécesseurs immédiats - Gonzalo Sánchez de Lozada (2002 - 2003) et Carlos Mesa (2002 - 2005) - avaient été obligés de démissionner à cause de la contestation populaire : les manifestants leur reprochaient de défendre coûte que coûte un modèle néo-libéral incapable de garantir à la population un taux de chômage bas et un pouvoir d'achat satisfaisant. Il est vrai que le tournant du siècle fut marqué par une crise économique qui frappa sévèrement les classes moyennes et aiguisa la pauvreté endémique dans laquelle survivent la majorité des Boliviens.
L'une des premières mesures du nouveau président fut de remplacer l'état-major militaire en envoyant à la retraite toute une génération de gradés qui étaient déjà en poste à l'époque noire des dictatures militaires (2) et en promouvant une nouvelle génération favorable à un changement dans la structure du pouvoir politique de Bolivie. Par cette mesure, Morales a réussi à s'allier les Forces armées, chassant, au moins de façon symbolique, le fantôme du coup d'État, si présent dans l'imaginaire collectif bolivien. Dans le même temps, il a entrepris de moraliser la fonction publique en commençant par réduire de moitié son propre salaire et celui de son vice-président, et en obligeant les parlementaires et les ministres à en faire autant.
Le 1er mai 2006, jour des travailleurs, la Bolivie vécut un moment de forte tension : pendant la nuit, l'armée avait pris le contrôle des puits de pétrole de tout le pays ! On y avait placardé de grandes affiches qui proclamaient : « Nationalisé pour les Boliviens. » La mesure eut un immense impact. Jusqu'à ce jour, personne ne croyait véritablement que le gouvernement d'Evo Morales allait mener à bien cette nationalisation qu'il avait pourtant annoncée à de multiples reprises. Tous les jours, les « astrologues » de la politique, qui abondent dans les médias, prédisaient les désastres qui ne manqueraient pas de frapper le pays si l'on tentait de toucher à un seul contrat passé avec les multinationales du pétrole ; ce serait la fin! Les investissements étrangers fuiraient la Bolivie pour toujours !
Le cauchemar annoncé n'eut pas lieu. Les négociations durèrent jusqu'au mois d'octobre 2006. Finalement, le gouvernement modifia les contrats en faveur de l'État bolivien, reprenant le contrôle sur ses hydrocarbures... et aucune entreprise étrangère n'abandonna le pays. Un responsable du géant espagnol Repsol déclara : « Avec les contrats antérieurs, nous avions le meilleur contrat d'exploitation du monde ; avec le contrat actuel, nous faisons toujours une bonne affaire. » Ce changement de contrats fut-il réellement une nationalisation ? La question est posée. Pour Morales, la cause est entendue : puisque les ressources sont revenues sous le contrôle de l'État, c'est-à-dire entre les mains des Boliviens, il s'agit donc bien d'une nationalisation, même si l'exploitation reste aux mains d'entreprises privées.
En pratique, les nouveaux contrats des industries pétrolières ont permis des entrées d'argent sans précédent dans l'histoire de la Bolivie - d'autant que, sur le même modèle de « révision de contrat sans expropriation », on a procédé à d'autres réformes importantes, comme la nationalisation de quelques mines stratégiques ou la redistribution des terres. Le résultat est spectaculaire : aujourd'hui, les réserves de l'État équivalent à la moitié du PIB, ce qui reflète une prospérité économique peu commune. À noter que l'onde de choc que provoqua cette nationalisation fut telle que, d'une certaine façon, elle a permis la victoire de Rafael Correa à la présidentielle équatorienne, en novembre 2006. Correa, inspiré par Morales, promettait de modifier les contrats avec les entreprises pétrolières pour augmenter les bénéfices de l'État. Son adversaire au second tour, Alvaro Novoa, avait pour sa part centré sa campagne sur la critique de la nationalisation, brandissant la menace de la fuite des investissements étrangers. Le succès des réformes boliviennes donna raison au premier et tort au second. Et les électeurs équatoriens portèrent au pouvoir celui des deux candidats qui leur promettait la souveraineté face aux multinationales du pétrole, contribuant à la fameuse « vague de gauche » qui recouvre désormais une bonne partie de l'Amérique latine. Une fois en poste, Correa a effectivement modifié les contrats passés avec les entreprises pétrolières dans un sens largement plus favorable à l'État équatorien.
Cela dit, deux ans après l'arrivée de Morales à la présidence à La Paz, le bilan de son action paraît mitigé. Bien sûr, avec la nationalisation, le gouvernement a assuré au pays une économie solide. La monnaie nationale (le boliviano), qui avait connu une forte et constante dévaluation ces deux dernières décennies, acquiert à présent de la valeur par rapport au dollar, lequel chute au niveau mondial. Les investissements étrangers augmentent. Et les campagnes de santé et d'alphabétisation sont un succès indéniable. Mais, en ce printemps 2008, les conflits sociaux frappent à la porte du gouvernement et l'opposition menace de diviser le pays. La pénurie de produits de base dans les marchés locaux commence à être alarmante ; la hausse des prix est constante ; et on ne voit toujours pas baisser le taux de chômage. Sans oublier les catastrophes naturelles dues au phénomène « La Niña » (3), qui ont porté un coup sévère à l'économie du pays...
Il y a à peine quelques mois, pourtant, la prospérité économique pouvait se percevoir dans les rues de La Paz. Un commerce incessant avait revitalisé la ville ; une grande partie de la population avait pu se permettre un Noël magnifique ; les restaurants et certains autres négoces s'étaient mis à proliférer - une situation contrastant radicalement avec celle, désolée, de l'année 2003, qui avait vu de nombreux magasins fermer leurs portes. Que s'est-il donc passé ?
La vérité oblige à dire que l'opposition (4) a joué un rôle essentiel dans le déclenchement de la crise. Ses médias (5) soumettent constamment la population à une violente propagande antigouvernementale et ne lésinent pas sur les messages qui exacerbent les rivalités régionales, de classes, de cultures, etc. Au Sénat, l'opposition a bloqué, en votant contre leur approbation, environ cent trente lois gouvernementales destinées à améliorer les conditions de vie des habitants et à stimuler la production. À cette hostilité de principe s'ajoute l'attitude des entreprises qui, depuis quelques mois, spéculent sur les prix des produits de première nécessité... quand elles ne les font pas complètement disparaître des marchés, comme dans le cas de l'huile ! Et comme si ce n'était pas suffisant, les représentants de la région orientale du pays (dont le discours ouvertement séparatiste est soutenu par des groupes de choc destinés à effrayer la population) menacent de faire éclater la Bolivie (6).
Les adversaires de Morales se recrutent parmi les médias, les entrepreneurs, les sénateurs et les gouverneurs régionaux. On le comprend : l'élite s'est mise en ordre de bataille pour défendre ses intérêts. L'arrivée au pouvoir d'Evo Morales, à la tête d'une large coalition de syndicats et de mouvements indigènes, sociaux et intellectuels de gauche, a remis en cause le statut de cette élite qui avait détenu le pouvoir depuis la fondation de l'État, faisant main basse sur les richesses et le territoire boliviens. Les anciens maîtres du pays ne se résignent pas à perdre leurs privilèges, d'où leur opposition acharnée au gouvernement. Et n'oublions pas que, dans ce conflit, il existe également une forte dose de racisme dû au fait que l'actuel président est indigène.
Le bras de fer qui met aux prises le gouvernement et l'opposition a démarré dès la victoire de Morales, mais il s'est intensifié suite à la mise en place de l'Assemblée constituante. En juillet 2006 eurent lieu des élections nationales pour élire les représentants à cette Assemblée (7). Dans le même temps, sous la pression des autorités régionales des départements de l'est du pays (Oriente), a été organisé un référendum sur les autonomies départementales. Les autonomies départementales sont devenues le cheval de bataille des entrepreneurs et des propriétaires de latifundios. Grâce à un discours qui fait alterner les aspirations régionales et le racisme anti-indigène, l'opposition a réussi, à des moments précis, à mobiliser une grande partie de la population des régions de l'Oriente bolivien, où se concentrent les richesses naturelles les plus importantes comme les hydrocarbures et les terres cultivables. Lors du référendum de 2006, le « non » aux autonomies départementales a gagné au niveau national, mais le « oui » est arrivé en tête dans l'Est ; ces résultats, loin de résoudre le conflit, ont montré qu'il allait persister.
Le gouvernement a voulu trancher la question en annonçant que le lieu de la discussion au sujet des autonomies - qu'elles soient municipales, départementales ou indigènes - serait l'Assemblée constituante, puisqu'elle allait rédiger la nouvelle Constitution de l'État. Mais l'opposition n'a pas reconnu cette instance et a tout fait pour empêcher son travail, allant jusqu'à envoyer des groupes violents agresser les membres de l'Assemblée. Malgré l'adversité, en décembre dernier, au milieu d'une grande controverse, l'Assemblée a approuvé le projet de nouvelle Constitution puis l'a remis au Parlement pour que celui-ci appelle à référendum afin que ce soit le peuple qui ait le mot de la fin. Si cette étape a été saluée par de grandes festivités du côté des mouvements sociaux, la réaction absolument négative de l'opposition ne s'est pas fait attendre...
Depuis, le destin de cette nouvelle Loi fondamentale est incertain. On a évoqué plusieurs types de référendums qui pourraient débloquer la situation ; le gouvernement a lancé divers dialogues avec l'opposition, mais ceux-ci n'ont jamais abouti. Pour l'heure, la seule certitude est que les opposants sont en train d'installer de facto leurs autonomies pendant que le gouvernement, lui, continue d'appeler à la concertation. De son côté, la population commence à manifester sa colère face à l'inflation et à la pénurie qui frappe les marchés. C'est dans ce contexte tendu que le président Morales a accordé à Politique Internationale l'entretien exclusif qui suit. Avec un message clair : le cap sera tenu.
A. G.

Aurelio García - Il y a deux ans, votre accession au pouvoir a suscité une immense attente populaire. Quelles promesses avez-vous tenues pour l'instant ?

Evo Morales - Durant ces deux années, nous avons respecté point par point toutes les promesses que nous avions faites pendant la campagne électorale. Aucun autre gouvernement, dans toute l'histoire de la Bolivie, ne s'est montré aussi respectueux de ses engagements.
Nous avons nationalisé les hydrocarbures, ce qui nous a permis d'améliorer significativement le niveau de vie de la population - sans pour autant faire fuir les investissements étrangers, malgré ce que nos adversaires annonçaient.
Grâce à cette nationalisation, nous avons pu financer un important programme de lutte contre la déscolarisation. De la même manière, nous avons créé une retraite pour les personnes de plus de soixante ans. Aux yeux d'un Européen, ces progrès peuvent paraître peu importants. En Europe, vous avez la retraite, la sécurité sociale, des aides pour les études... mais ici, en Bolivie, rien de tout cela n'avait existé avant nous ! Nous avons réalisé la réforme agraire ; nous avons lancé un processus de redistribution de la terre, malgré l'opposition violente de quelques grands propriétaires terriens et de spéculateurs qui possèdent des latifundios de 50 000 hectares ou plus, alors que de nombreux paysans vivent sur des minifundios de moins d'un demi-hectare. Nous avons fait de grandes avancées en termes de santé, de logement, de progrès social et économique. À vrai dire, il faudrait beaucoup de temps pour les énumérer toutes !

A. G. - Tout de même, quelle est, à vos yeux, votre plus grande réussite durant ces deux années ?

E. M. - Sans doute d'avoir récupéré nos ressources naturelles, en particulier les hydrocarbures, grâce à quoi l'économie nationale a obtenu un solde positif pour la première fois en plus de quarante ans. Cette réforme s'est également traduite par un accroissement historique de nos exportations et par une augmentation de nos réserves, qui sont passées de un milliard de dollars - niveau auquel elles stagnaient dans les dernières décennies - à six milliards de dollars en 2007.
Pourtant, je crois que notre plus grande satisfaction, celle qui va rester dans la mémoire du peuple, c'est le fait que nous allons en finir avec l'analphabétisme. Nous serons seulement le troisième pays latino-américain, après Cuba et le Venezuela, à être libéré de l'analphabétisme. Vous mesurez la dimension de l'exploit !

A. G. - Si votre mandat est un tel succès, comment expliquer la crise qui sévit actuellement ? On parle de pénurie, d'une hausse des prix alarmante...

E. M. - La transformation révolutionnaire et démocratique que nous menons à bien génère nécessairement des réactions de la part des élites qui ont détenu le pouvoir économique et politique depuis la naissance de la Bolivie - et même avant.
L'inflation qui existe aujourd'hui dans notre pays n'est pas un phénomène local, spécifiquement bolivien. Sur le continent entier, on assiste à un processus similaire, qui s'explique par le fait que les revenus des exportations …