LA SLOVENIE AU COEUR DE L'EUROPE

n° 119 - Printemps 2008

La Slovénie, 20 000 kilomètres carrés, 2 millions d'habitants, assure depuis le 1er janvier 2008 la présidence semestrielle de l'Union européenne. Peu connue des opinions publiques européennes - ou de George W. Bush, qui l'a confondue, en 1999, avec la Slovaquie -, la « Suisse des Balkans » est enclavée entre l'Autriche, la Hongrie, la Croatie et l'Italie. Son destin, comme celui des autres pays des Balkans, a longtemps été assujetti aux flux des conquêtes impériales. Placée sous tutelle depuis le IXe siècle (successivement par les Francs, les Germains et les Austro-Hongrois), la Slovénie a été intégrée en 1918 au royaume de Yougoslavie puis, en 1945, à la Fédération yougoslave. Au moment de l'implosion du pays, elle fut la première république yougoslave à s'opposer à Slobodan Milosevic : elle proclama son indépendance le 25 juin 1991 et repoussa les forces serbes après une guerre qui ne dura que dix jours (du 27 juin au 6 juillet 1991).Membre des Nations unies dès mai 1992, la Slovénie a rejoint l'Union européenne et l'Otan en 2004. Avec des ressources naturelles importantes (plomb, zinc, charbon), une sidérurgie florissante, des industries (comme l'électronique et l'agroalimentaire) en expansion et une économie de marché stable, la Slovénie est la « bonne élève » de l'Europe : son taux de chômage (6 % seulement) est le plus faible de l'UE. Elle est, aussi, le troisième pays le moins endetté de la zone euro (elle a adopté la monnaie unique le 1er janvier 2007). Enfin, son PIB par habitant est le plus élevé parmi les douze nouveaux adhérents. « Doublée » de peu par la Hongrie, la Slovénie a été le deuxième pays de l'UE à ratifier (le même jour que Malte) le traité de Lisbonne, le 29 janvier 2008.
Son président actuel, Danilo Türk, âgé de 56 ans, a été élu le 11 novembre 2007 à une large majorité. Avocat, expert en droit international, engagé depuis toujours dans la défense des droits de l'homme (il collabore dès 1975 avec Amnesty International pour dénoncer les atteintes aux libertés commises en ex-Yougoslavie), il opte au début des années 1980 pour une carrière diplomatique. De 1984 à 1992, il est membre de la sous-commission des Nations unies pour la prévention de la discrimination et la protection des minorités. En mai 1992, il devient le premier ambassadeur à l'ONU de la Slovénie tout juste indépendante. Et quand, en 1998-1999, le pays siège au Conseil de sécurité en tant que membre non permanent, c'est naturellement Danilo Türk qui le représente dans la prestigieuse enceinte. Ses talents sont remarqués : de 2000 à 2005, il est assistant du secrétaire général Kofi Annan pour les Affaires politiques. Il travaille alors sur des dossiers aussi brûlants que les Balkans, la Palestine, le Liban, l'Irak, la Corée du Nord, Haïti, la Colombie...
De retour dans son pays en 2006, il accepte une chaire de droit international à l'université de Ljubljana et publie le premier livre rédigé en langue slovène sur le droit international, avant de se présenter à l'élection présidentielle en 2007. Candidat indépendant, mais soutenu par une vaste coalition comprenant le parti des Démocrates sociaux (centre gauche), Danilo Türk a largement remporté le scrutin, avec 68,03 % des voix au second tour face au chrétien-démocrate Lojze Peterle (ancien premier ministre et ministre des Affaires étrangères) qui était pourtant arrivé en tête au premier tour. Dans cette république parlementaire qu'est la Slovénie, où le pouvoir exécutif est exercé par le gouvernement, les prérogatives du président sont limitées : son rôle est avant tout celui d'un leader moral. Le président précédent, Janez Drnovsek (décédé d'un cancer le 23 février dernier), avait perdu la confiance de l'opinion publique slovène. C'est à Danilo Türk qu'il incombe désormais, lors de son mandat de cinq ans, de restaurer l'image de l'institution présidentielle.
S. M.

Sylvie Matton - M. Türk, quelle est l'origine de votre nom ?

Danilo Türk - Le nom Türk est assez courant en Slovénie ainsi que dans d'autres pays d'Europe centrale comme l'Autriche, l'Allemagne, la Hongrie ou la Croatie. Ce patronyme a souvent été donné à des personnes originaires de l'Est, donc de pays ayant été sous la domination de l'Empire ottoman. Ces gens s'habillaient différemment, et leur nom évoquait plus une idée de l'Orient qu'une réelle appartenance ethnique. Durant les nombreuses guerres qui ont mis aux prises l'Empire ottoman et l'Occident, ce surnom a également pu être donné à des soldats chrétiens de retour de captivité. Il y a sans doute d'autres explications, mais une chose est sûre : elles sont toutes liées aux relations entre l'Orient et l'Occident...

S. M. - Durant la présidence slovène de l'Union européenne, quelle image de votre pays voulez-vous donner au monde ?

D. T. - L'expérience historique de la Slovénie est bien plus ancienne et plus riche qu'on l'imagine à l'étranger. Je souhaite présenter l'image d'un pays ouvert - car nous avons toujours vécu dans un environnement multiculturel - et porteur d'une immense expérience - puisque nous avons connu de nombreux systèmes politiques, de l'empire des Habsbourg à la Slovénie démocratique actuelle en passant par le royaume de Yougoslavie et la Yougoslavie de Tito. Comme tant d'autres, nous avons également beaucoup souffert pendant la Seconde Guerre mondiale. De nombreux Slovènes ont été internés dans les camps de l'Italie fasciste et de l'Allemagne nazie. Toute cette histoire, nous l'avons en quelque sorte dans le sang, et l'une de mes tâches est de la mettre à profit aujourd'hui. Sans jamais en abuser, bien sûr, car l'utilisation excessive de l'Histoire la banalise.

S. M. - Justement, adhérez-vous au devoir de mémoire que le président Sarkozy prône à propos de la Seconde Guerre mondiale et de l'Holocauste ?

D. T. - Non. Comme je viens de vous le dire, je pense que le passé devient trivial quand on en abuse. À côté de la « banalité du Mal » décrite par Hannah Arendt, il y a aussi la banalité due à la répétition. Si l'on rebat les oreilles aux jeunes écoliers de cette tragédie de l'Holocauste, ils risquent tout simplement de ne plus entendre le message. Je m'en réfère à ma propre expérience, ainsi qu'à celle de mes amis d'université : dans notre jeunesse, on nous a tellement parlé de la lutte héroïque du peuple slovène contre l'occupant allemand que nous avons fini par devenir, si je puis dire, « imperméables » à ce sujet.

S. M. - Inconnu du grand public six mois avant l'élection présidentielle, vous avez été élu avec plus de 68 % des voix. Qu'est-ce qui explique ce véritable plébiscite ? Est-ce votre CV, tout à fait atypique pour un homme politique ?

D. T. - L'électorat slovène avait, semble-t-il, envie de nouveauté ; et, avec mon passé de diplomate et d'expert en droit international et en droits humains, j'incarnais en quelque sorte …