LE VRAI GEORGE W. BUSH

n° 119 - Printemps 2008

Le 4 novembre prochain, les Américains éliront leur nouveau président. Alors que tout le pays est déjà tourné vers cette échéance, George W. Bush achève son second mandat dans l'impopularité. Le politicien est critiqué ; l'homme, souvent, méprisé. Grave erreur de jugement, s'exclame Karl Rove !Dans cet entretien exclusif - l'un des très rares qu'il ait accordés à la presse européenne -, celui qui a été, des décennies durant, le plus proche conseiller de Bush fait un portrait très élogieux de l'hôte de la Maison-Blanche, qu'il décrit comme un homme intelligent et courageux. Rove connaît George W. Bush, qu'il a rencontré en 1973, mieux que quiconque. Pendant plus de trente ans, il a été l'artisan de ses plus grands succès. Car si Bush a été élu gouverneur du Texas (en 1994 et en 1998), puis président des États-Unis (en 2000 et en 2004), c'est en grande partie à son ami Rove qu'il le doit. Une fois au pouvoir, les deux hommes ont pris, ensemble, pendant sept ans, toutes les décisions importantes. Cette proximité a valu à Rove d'être surnommé « Bush's brain » (le cerveau de Bush) par les détracteurs du président et l'« Architecte » par tous ceux qui voyaient en lui l'un des grands bâtisseurs du « bushisme ». Ce qui est sûr, c'est que Karl Rove a pesé de tout son poids sur les dossiers les plus brûlants de la politique étrangère américaine. Avec Condoleezza Rice, il a souvent été le seul à accompagner le président dans des réunions au sommet consacrées aux zones les plus explosives de la planète : la Palestine, la Corée du Nord, l'Irak... au point de devenir l'une des incarnations de la ligne inflexible défendue par Washington sur toutes ces questions. Aussi, fin août 2007, sa démission - officiellement « pour raisons familiales », officieusement parce que son nom était cité dans plusieurs scandales politiques, dont l'affaire Valerie Plame (1) - a-t-elle été interprétée par de nombreux observateurs comme le signe du déclin de l'administration Bush. Aujourd'hui éditorialiste au Wall Street Journal et à Newsweek, et intervenant régulier sur la chaîne de télévision conservatrice Fox News, Karl Rove demeure un monument du conservatisme américain. Et s'il laisse planer le mystère sur la teneur de ses fonctions actuelles au sein du parti Républicain, il est évident que son avis compte beaucoup pour les acteurs politiques et les électeurs de son camp. Ce pilier de l'administration Bush a accepté de recevoir Politique Internationale dans son bureau du Republican National Committee, à Washington. Il nous dévoile ici, en exclusivité, ce que furent les coulisses du pouvoir tout au long des tumultueuses années Bush.
S. B.

Sophie de Bellemanière - M. Rove, que répondez-vous à ceux qui affirment que George W. Bush est inculte, voire stupide ? Qu'avez-vous envie de dire à tous les dénigreurs qui, pendant des années, vous ont surnommé « Bush's brain » en sous-entendant que le président, lui, n'avait pas de cerveau ?

Karl Rove - Je voudrais leur dire que George W. Bush est un intellectuel ! Preuve en sont ses diplômes de Yale et de Harvard. Je ne vois pas comment, en étant idiot, il aurait pu obtenir un « Bachelor of Arts » en histoire américaine de la prestigieuse université de Yale et un master en Business Administration de Harvard ! Je suis toujours surpris de voir que si peu de gens sont au courant de la réalité et que certains se permettent de le présenter comme un ignare.

S. B. - Pourquoi cet aspect de la personnalité de George W. Bush est-il à ce point méconnu ?

K. R. - Je crois qu'il ne déteste pas être sous-estimé. Et s'il se montre si discret à propos des prestigieux diplômes qu'il a obtenus, c'est tout simplement parce qu'il adore être considéré comme un Texan moyen ! Mais même en tenant compte de cette exagération de l'aspect « populaire » de sa personnalité, je n'arrive pas à comprendre comment on peut penser qu'il serait idiot. Au contraire, il est supérieurement intelligent ! Je le connais maintenant depuis trente-cinq ans et je suis toujours aussi impressionné par sa mémoire et par sa culture. Je peux vous dire que j'ai intérêt à me rappeler tout ce que je dis dans nos conversations, car il se souvient de tout. Son esprit enregistre et analyse en permanence une quantité d'informations phénoménale. Un jour, en 1997, alors que nous étions dans un tout petit village texan, George W. Bush, qui venait d'être élu gouverneur, a reconnu un type qu'il avait croisé vingt ans auparavant... et se rappelait même qu'il avait trois enfants ! Tout le monde était sidéré.

S. B. - Sauf erreur, la lecture fait même l'objet d'une compétition entre le président et vous...

K. R. - Effectivement, nous faisons depuis deux ans un concours de lecture. J'ai gagné l'année dernière : j'ai lu 110 livres et lui 94... Et je mène encore cette année ! Ce qui n'est pas facile car George W. Bush est un grand liseur. Il est vraiment étonnant de voir qu'un homme dont l'emploi du temps est aussi chargé arrive à lire deux livres par semaine en moyenne. Encore une fois, comment peut-on le prendre pour un crétin ?

S. B. - Quelle est donc la vraie personnalité de George W. Bush ?

K. R. - Sa personnalité comporte deux aspects complémentaires, ce qui présente de nombreux avantages. Primo, je vous l'ai dit, le président a un cerveau bien organisé ; mais, secundo, contrairement à l'immense majorité des intellectuels de la côte Est, il a su rester très accessible. La plupart de ses camarades de Yale et de Harvard …