L'HOMME FORT DE SOFIA

n° 119 - Printemps 2008

Dans la plupart de ses interventions publiques, Boyko Borissov fait référence à ses origines modestes et à sa passion pour le football. Comme s'il voulait ériger une frontière entre ceux (la majorité des Bulgares) qui sont comme lui issus de milieux simples et ont dû travailler dur pour réussir et ceux (la minorité) qui justifient leur position par leur origine sociale et leurs diplômes. Pourfendeur de la corruption, le maire de Sofia, crâne rasé et ceinture noire de karaté, grand amateur de havanes, a bâti sa très forte popularité sur un discours sécuritaire et anti-élitiste. Mais la réalité de son parcours est plus complexe. Boyko Borissov ne s'est pas construit seulement dans la rue. Il possède un doctorat en psychologie sociale et a commencé sa carrière au ministère de l'Intérieur, sous le régime communiste. Après un passage dans le privé, qu'il a mis à profit pour créer une société de gardiennage au début des années 1990, il rejoint l'administration. C'est Siméon II - l'héritier du trône de Bulgarie - qui, après avoir loué ses services pour assurer sa protection, le nomme chef de la police lorsqu'il devient premier ministre en 2001. À ce poste sensible, qui l'autorise à multiplier les déclarations virulentes, notamment contre une justice jugée trop laxiste, il acquiert une réputation d'homme intègre et incorruptible.Se fiant à son bon sens (et à son flair politique), il préfère le mandat de maire de Sofia à celui de simple député. C'est ainsi qu'en novembre 2005, à la faveur d'une partielle, Boyko Borissov se fait élire dans la capitale, à la surprise générale. Dans la foulée, il crée son propre parti, le Gerb (Citoyens pour le développement européen de la Bulgarie), situé au centre droit. À Sofia, Borissov applique un traitement de choc contre la corruption et utilise des méthodes musclées qui plaisent au plus grand nombre. En moins d'un an, le Gerb s'impose comme la première force politique du pays. En 2007, il remporte successivement les élections européennes (en mai) puis les municipales (en novembre), raflant au passage sept des dix plus grandes villes de Bulgarie. En deux ans, Boyko Borissov a couvert une bonne partie de l'échiquier politique, du centre à la droite nationaliste. Il est devenu le seul rival du premier ministre Sergueï Stanichev, et son ascension paraît aujourd'hui irrésistible. Il reste un peu plus d'une année au maire de Sofia pour atteindre son objectif : remporter les élections législatives et devenir le prochain premier ministre bulgare. Son programme ? « Faire le ménage » dans le pays comme il l'a fait, avec un certain succès, dans la capitale. Mais s'il est intarissable lorsqu'il s'agit de critiquer la situation économique de la Bulgarie, où l'inflation dépasse les 12 % et où la croissance faiblit, il reste pour le moment très discret sur son programme de gouvernement...
I. L. et S.M.

Isabelle Lasserre et Sonja Mink - Ancien pompier, champion de karaté, ex-garde du corps, vous êtes devenu maire de Sofia et leader du parti politique le plus populaire de Bulgarie. Votre parcours est impressionnant. Quel est votre secret ?

Boyko Borissov - Il n'y a qu'une seule explication, c'est le travail. Mais il faut aussi savoir allier discipline et liberté d'esprit. N'oubliez pas que le karaté est un art. La politique aussi. Lorsque j'étais entraîneur de l'équipe nationale de karaté, je préparais en parallèle un doctorat en psychologie. Ce sont des activités qui se complètent et ne s'excluent pas. Qui demandent de la concentration et des connaissances. Pompier, c'est pareil. Connaissez-vous un autre métier qui exige davantage d'investissement humain ? Qui mette autant les hommes à l'épreuve dans des moments aussi difficiles ? Il faut savoir travailler en équipe, prendre des décisions importantes en un dixième de seconde. Eh bien, c'est la même chose en politique. Apparemment, ces formations atypiques m'ont plutôt réussi puisque cela fait sept ans que je suis l'homme le plus populaire de Bulgarie...

I. L. et S.M. - Vous avez successivement servi l'ancien leader du parti communiste, Teodor Jivkov, puis Siméon II. Comment expliquez-vous ce grand écart politique ?

B. B. - À l'époque où je suis devenu garde du corps de Jivkov, il avait quitté ses fonctions et venait de sortir de prison : il n'était déjà plus personne... J'ai exercé mon métier, j'ai offert une prestation de services. Quant au roi, il a été élu le 17 juin 2001 et je ne suis devenu chef de la police que parce qu'il m'a supplié d'accepter ce poste clé. Il misait sur moi pour s'attaquer à la criminalité. De quel grand écart parlez-vous ? C'est tout le contraire. Mon grand-père, qui était maire de mon village, a été tué par les communistes en 1944 et j'en ai longtemps souffert. En raison de mes origines, parce que mon grand-père était considéré comme un ennemi du peuple, je n'ai pas eu le droit d'exercer certaines activités pendant des années. Je n'ai pas pu, notamment, intégrer les services secrets. Mon engagement politique a été déterminé par une seule chose : l'arrivée des socialistes au pouvoir. Et, apparemment, j'ai bien fait car, depuis, nous avons gagné toutes les élections !

I. L. et S.M. - Avez-vous eu l'occasion de discuter avec Jivkov de la chute du système communiste ? Qu'en pensait-il ?

B. B. - Il croyait à un complot. Fomenté de l'intérieur, puis de l'étranger. En tout cas, il était convaincu d'avoir travaillé au bien-être du pays et était prisonnier de ce qu'il considérait comme « sa » vérité.

I. L. et S.M. - Du temps de l'Union soviétique, la Bulgarie était l'un des plus fidèles alliés de Moscou. Aujourd'hui, la Russie de Poutine investit massivement dans l'énergie bulgare. Ne vous fait-elle pas peur ? Ne craignez-vous pas de perdre votre indépendance ?

B. B. - Non, la Russie ne me fait pas peur. Les Russes font partie de …