RUSSIE: LE GRAND RETOUR DE L'ORTHODOXIE?

n° 119 - Printemps 2008

Depuis le début des années 1990, on ne cesse de parler d'un renouveau religieux en Russie, et les observateurs soulignent volontiers le rôle grandissant de l'Église orthodoxe dans la vie publique du pays. Dans le processus de retour au premier plan de l'Église, une date est particulièrement marquante : le 25 avril 2007, jour des funérailles religieuses du premier président de la Russie indépendante, Boris Eltsine, dans la majestueuse cathédrale du Christ Sauveur (un monument détruit par Staline en 1931 et reconstruit en grande pompe dans les années 1990, qui est à lui seul un symbole du renouveau religieux du pays). Même si le patriarche Alexis II, hospitalisé en Suisse, était absent de la cérémonie, celle-ci semblait conférer à l'orthodoxie un statut qu'elle avait perdu quatre-vingt-dix ans plus tôt : celui de religion d'État.Quelques semaines plus tard, le 17 mai, dans cette même cathédrale, l'Église orthodoxe russe et l'Église orthodoxe russe hors frontières, née d'un schisme consécutif à la Révolution (1), se réconciliaient sous le regard protecteur de Vladimir Poutine, grand artisan de ce rapprochement auquel il a probablement oeuvré dès septembre 2003. Celui-ci n'a jamais caché son appartenance religieuse, pas plus que son successeur Dmitri Medvedev (2), dont la hiérarchie de l'Église orthodoxe a ouvertement soutenu la candidature présidentielle. À noter que la nouvelle première dame de Russie, Svetlana Medvedeva, préside le comité de patronage d'un programme d'éducation morale et religieuse destiné aux jeunes ; elle a été faite chevalier de l'ordre de « la Vénérable Euphrosyne de Moscou », distinction accordée aux femmes ayant un mérite particulier.
La Russie, pays multinational et multiconfessionnel, tournerait-elle peu à peu le dos à la laïcité ? Les obstacles formels à une telle évolution sont encore nombreux. La Constitution en vigueur depuis 1993 proclame dans son article 14 que « la Fédération de Russie est un État laïque » et qu'« aucune religion ne peut s'instaurer en qualité de religion d'État ou obligatoire ». Mais dans les faits, de nombreux privilèges sont accordés aux religions dites « traditionnelles » et, spécialement, à l'Église orthodoxe. À tous les niveaux du pouvoir, les élites politiques et économiques affichent volontiers leur proximité avec les autorités religieuses. Dans les discours des dirigeants et des médias, le respect de la laïcité paraît céder le pas à l'affirmation d'une « spécificité nationale russe » fondée sur la prépondérance de l'orthodoxie. Le paradoxe, c'est que la religion est généralement peu présente dans la vie quotidienne de la population. En effet, comme les sociétés occidentales, la société russe connaît une profonde « privatisation de la foi ». Dans ce contexte, que recouvre le zèle religieux des dirigeants du pays ?
Laïcité contre spécificité nationale
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