SYRIE: L'ENIGME NUCLEAIRE

n° 120 - Été 2008

Le 24 avril 2008, les États-Unis ont levé un coin du voile de mystère qui entourait le raid israélien en territoire syrien du 6 septembre 2007 : les documents présentés par l'administration au Congrès et à la presse montrent clairement que la cible était un réacteur nucléaire, construit avec l'assistance de la Corée du Nord (1). Si de nombreuses questions restent en suspens quant aux intentions de Damas et aux modalités de sa coopération avec Pyongyang, cette affaire livre d'ores et déjà de précieux enseignements sur l'évolution du paysage géostratégique contemporain, les rapports de force au Moyen-Orient et l'avenir de la prolifération nucléaire. On comprend mieux, aujourd'hui, les raisons pour lesquelles l'armée israélienne était sur le pied de guerre tout au long de l'été 2007 (2). Cette fébrilité constitue, a posteriori, la meilleure preuve de la gravité de la situation. En effet, Israël s'abstient traditionnellement de frapper le territoire syrien, sauf de manière tout à fait exceptionnelle (3). L'État hébreu n'aurait certainement pas pris le risque d'un nouveau conflit armé avec l'un de ses voisins s'il ne s'était pas trouvé confronté à un danger potentiellement existentiel, au sens de la « doctrine Begin », énoncée en 1981 à la suite du raid sur le réacteur Osirak : Israël n'acceptera jamais de voir un pays qui refuse son existence se doter des moyens de le détruire.
Un silence assourdissant
Israël a attendu le 2 octobre pour déclarer que son aviation avait bel et bien détruit un site militaire situé dans l'est du territoire syrien (le réacteur était construit sur l'Euphrate, près de la ville de Deir ez Zor). Aucun des deux pays ne s'est étendu sur la véritable nature de l'objectif, les autorités israéliennes allant jusqu'à observer sur ce point un black-out total. Cette discrétion est tout à fait inédite dans un État plutôt habitué aux fuites, calculées ou non, sur les questions militaires.
En vérité, ce double silence était certainement la meilleure attitude possible. Pour Israël, il s'agissait d'éviter une nouvelle condamnation internationale et, surtout, de permettre à la Syrie de sauver la face. Pour Damas, l'aveu de la construction en secret d'un réacteur nucléaire aurait également accru son isolement sur la scène internationale. La Syrie s'est d'ailleurs empressée de recouvrir les ruines du réacteur d'une enveloppe de béton, et a attendu neuf mois pour répondre positivement aux demandes de visite de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) (4)... Mais des rumeurs n'ont pas tardé à circuler, les photos satellitaires accessibles au grand public rendant l'hypothèse du réacteur tout à fait plausible (5).
En laissant Washington révéler les détails du projet, Israël a en quelque sorte « sous-traité » sa communication stratégique. De leur côté, les États-Unis avaient intérêt à mettre en évidence les risques de prolifération nucléaire dans la région. Leur message s'adressait à la fois à la Corée du Nord, à l'Iran et à la Syrie (6). Quant au moment choisi, on peut estimer qu'il a été calé sur l'évolution des négociations à Six avec Pyongyang - le …