CE QUE VEULENT LES RUSSES

n° 122 - Hiver 2009

Il est rare que des personnalités russes aussi influentes que Sergueï Karaganov accordent de longs entretiens de fond à la presse étrangère. Conseiller des plus hautes autorités du pays depuis une bonne quinzaine d'années, ce brillant universitaire est l'un des hommes qui façonnent la politique étrangère de Moscou.Selon la vision la plus répandue en Occident, le système russe est organisé d'une façon relativement simple. Selon cette vision, l'élite politico-économique contrôle tout. Autour de ce gigantesque « centre » parfaitement monolithique gravitent quelques forces d'opposition éparpillées - communistes, ultra-nationalistes, démocrates - à l'influence quasi nulle. Elles sont les seules à contester les décisions des dirigeants, mais elles n'ont guère voix au chapitre, les médias ne leur donnant pratiquement pas la parole. Les décisions politiques et économiques sont prises dans l'opacité, sans la moindre discussion publique préalable.
Or, si une telle présentation des choses est en grande partie justifiée, elle n'est pourtant pas tout à fait exacte. On aurait tort, en effet, de penser que les membres de l'élite seraient d'accord sur toutes les grandes orientations. La vérité, c'est qu'il existe, au coeur du régime, un débat animé concernant certaines options majeures de la politique russe. Et que ce débat est régulièrement porté sur la place publique par l'entremise des médias : à la télévision et dans les grands journaux, les représentants des diverses mouvances pro-Kremlin s'expriment sans ambages. Naturellement, sur certains dossiers, tous les membres de l'élite partagent la même opinion : hostilité à l'expansion de l'Otan, nécessité de contrôler la manne des hydrocarbures, ou encore fermeté face aux indépendantistes tchétchènes. Mais d'autres thèmes suscitent des disputes acharnées. Le pays doit-il s'opposer en tous points à l'Occident ou, au contraire, tenter d'aplanir ses différends avec les États-Unis et l'Europe ? A-t-il intérêt à exploiter au maximum les richesses de son sous-sol, ou bien devrait-il chercher à diversifier davantage son économie en faveur du secteur tertiaire et des technologies de pointe ? Quelle attitude adopter face à la montée en puissance de l'Asie ? Sur quels fondements bâtir l'« identité nationale » russe ? Sur tous ces points, et sur bien d'autres, les voix des proches du Kremlin sont souvent discordantes...
Sergueï Karaganov est l'une des figures les plus respectées de ce débat « kremlinien ». À 56 ans, ce politologue chevronné, auteur d'une vingtaine d'ouvrages consacrés à la politique internationale, éditorialiste de la Rossiïskaïa Gazeta (organe officiel du gouvernement russe), fondateur et patron d'un think tank particulièrement écouté des dirigeants moscovites (le Conseil de politique extérieure et de défense), fréquente les coulisses du pouvoir depuis de longues années. L'idéal qu'il défend pour son pays l'a souvent poussé à protester contre les options choisies par les autorités publiques. Et ce n'est peut-être pas un hasard si c'est au moment où ses recettes ont été appliquées que le pays a connu ses périodes de plus grand succès...
Dans les premières années du « règne » de Boris Eltsine, quand la Russie semble vouloir se rapprocher de l'Occident et libéralise son économie à tout crin - quitte à se transformer en une gigantesque foire d'empoigne mettant aux prises hommes d'affaires peu scrupuleux et grandes entreprises occidentales -, Karaganov est de ceux qui appellent les dirigeants à se préoccuper davantage des intérêts de l'État, sans pour autant se détourner de l'économie de marché. La ligne médiane qu'il défend (à égale distance du libéralisme échevelé qui prévaut de 1992 à 1997 et de l'étatisme complet auquel souhaitent revenir les communistes et les représentants de la droite dure) s'impose en 1998, avec la nomination au poste de premier ministre d'Evgueni Primakov, dont Sergueï Karaganov est un proche. Tout en restaurant sa puissance perdue et en renforçant son État, la Russie se veut alors un partenaire fiable de l'Occident.
Élu président en 2000, l'étatiste Vladimir Poutine nomme à la tête du gouvernement le libéral Mikhaïl Kassianov. Le duo maintient d'abord le cap déterminé par Primakov. Le virage intervient en 2003-2004, au tournant des deux mandats de Poutine : l'arrestation de l'oligarque Mikhaïl Khodorkovski, la réaction épidermique du Kremlin aux révolutions démocratiques qui surviennent en Géorgie et surtout en Ukraine, le remplacement de Kassianov par le terne Mikhaïl Fradkov, sans oublier la montée en puissance, à tous les échelons de la société, de militaires et d'anciens membres des services secrets, sont autant de signes du raidissement des dirigeants de Moscou.
Sergueï Karaganov, qui n'a jamais perdu l'oreille du pouvoir, se retrouve alors dans le camp de ceux qui s'inquiètent de cette évolution nationaliste. S'il soutient sans états d'âme bon nombre d'actions radicales du Kremlin (à commencer par la guerre de Géorgie de l'été dernier) et se montre particulièrement virulent à l'égard de l'Amérique de George W. Bush, l'expert, connu pour son franc-parler, n'hésite pas à remettre en cause les tendances rétrogrades d'une certaine frange de l'élite, violemment anti-occidentale et nostalgique de l'URSS. Sa vision est claire : au lieu de s'affronter à fleurets plus ou moins mouchetés, la Russie et l'Europe doivent se rapprocher pour affronter, ensemble, les nouveaux défis globaux.
Dans cet entretien exclusif, ce membre éminent de l'élite moscovite répond avec sa franchise habituelle à de nombreuses questions que l'on se pose en Occident sur la Russie, et évoque les luttes intestines qui opposent, au coeur du régime, les modernistes dont il se réclame à leurs adversaires conservateurs, souvent galonnés.
G. R. Grégory Rayko - La crise géorgienne de l'été dernier a provoqué plusieurs passes d'armes diplomatiques particulièrement virulentes entre les chancelleries occidentales et le Kremlin (1). De plus en plus d'observateurs estiment que nous nous trouvons à la veille d'une nouvelle guerre froide. Partagez-vous cette opinion ?
Sergueï Karaganov - J'estime que, à l'occasion de cette crise, les États-Unis ont essayé d'imposer à la Russie une troisième guerre froide. De mon point de vue, la première guerre froide a opposé la jeune Union soviétique au bloc occidental pendant l'entre-deux-guerres et s'est achevée par la Seconde Guerre mondiale, période au cours de laquelle les deux parties furent brièvement alliées ; la deuxième guerre froide a démarré à la fin du second conflit mondial et a abouti à l'effondrement du camp communiste ; j'espère que les tentatives visant à déclencher une troisième guerre froide ne seront pas couronnées de succès !
G. R. - Pourquoi les États-Unis essaieraient-ils de provoquer une nouvelle guerre froide avec la Russie ?
S. K. - Pour une raison toute simple : ils sont en train de perdre. C'est déjà ce qui s'était passé après la révolution russe de 1917 : constatant son incapacité à s'opposer à la victoire de cette révolution, l'Ouest avait déclenché contre elle la première guerre froide, qui s'était notamment caractérisée par un boycott économique. De même, après la Seconde Guerre mondiale, il avait fallu à tout prix empêcher le communisme triomphant de continuer de s'étendre. D'où la deuxième guerre froide, qui reposait sur le principe du containment. On retrouve un cas de figure similaire aujourd'hui. Ces dernières années ont bien montré que, à de nombreux points de vue, les États-Unis se font rattraper par plusieurs pays non occidentaux en plein essor, à commencer par la Russie. Ces pays se trouvent à un stade de leur développement qui les dispense de se plier à toutes les volontés des Occidentaux, ce qui ne manque pas d'irriter ces derniers.
Concernant la Russie, il faut ajouter le sentiment de révolte qu'y a suscité le véritable pillage auquel les Occidentaux se sont livrés dans les années 1990. On ne parle presque jamais, à l'Ouest, de l'extraordinaire redistribution des ressources qui a eu lieu à cette époque, quand les pays consommateurs venaient se servir sans encombres dans une Russie exsangue, en pleine déréliction. Dans l'histoire de l'humanité, il y a eu peu de pillages d'une telle ampleur. Il faut remonter à la colonisation pour trouver des épisodes comparables !
G. R. - Si je vous suis bien, la Russie n'a rien à se reprocher dans le déclenchement de cette troisième guerre froide ?
S. K. - Je n'ai pas dit cela : la Russie a aussi sa part de responsabilité. Ces dernières années, alors que ses positions ne cessaient de progresser au détriment de celles des Occidentaux, elle s'est conduite d'une manière particulièrement hautaine à l'égard de l'Ouest, lequel s'est brusquement retrouvé en position de faiblesse. Je crois que cette attitude est due en partie au complexe d'infériorité ressenti …