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CRISE FINANCIERE : L'AUTRE HISTOIRE

Nous ne manquons pas d'analyses qui expliquent comment la crise financière s'est déclenchée, puis comment elle s'est diffusée, au point de déboucher sur une crise économique mondiale qui s'annonce comme la plus grave depuis la Grande Dépression des années 1930. Mais, sauf rares exceptions, toutes partagent un point commun : si elles décrivent parfaitement les enchaînements engendrés par l'implosion de la bulle immobilière américaine et l'affaire des subprimes (1), elles négligent, en revanche, de mentionner la part de responsabilité qui incombe aux effets pervers de l'idéologie réglementaire. Or celle-ci est, en l'occurrence, essentielle, centrale, pour comprendre ce qui s'est passé et en tirer des conclusions utiles pour l'avenir.La thèse habituelle - affirmée de manière plus ou moins systématique - présente la crise financière comme le produit inévitable d'une libéralisation, d'une mondialisation et d'une innovation financière dont, par dogmatisme néo-libéral, on aurait poussé les feux trop loin. Il est communément admis que, lorsque l'économie de marché capitaliste est laissée à elle-même et n'est pas suffisamment « contrôlée », loin de s'autoréguler, elle conduit nécessairement à des excès, des abus, des dérèglements financiers qui, un jour ou l'autre, par des mécanismes complexes, débouchent sur un krach. Les événements actuels ne seraient qu'une nouvelle illustration de cette instabilité foncière - et meurtrière - de l'économie capitaliste. Une économie dont seule l'intervention publique serait en mesure de limiter les dégâts.
On a aussi évoqué l'hypothèse d'une formidable erreur de politique monétaire dont seraient responsables l'ancien gouverneur de la FED américaine, Alan Greenspan, et son successeur depuis 2005, Ben Bernanke (2). En réalité, répétons-le, les événements que nous venons de vivre sont moins la conséquence d'une défaillance massive de l'économie de marché que la manifestation d'une crise de l'idéologie réglementaire et des formes contemporaines d'économie mixte, révélée dans le contexte particulier d'un marché (le marché américain du logement) corrompu par des ambitions et des pratiques politiques déraisonnables.
Subprimes : une création du marché politique
Pour comprendre l'enchaînement des événements, il faut repartir de la chute des deux établissements de mobilisation hypothécaire américains, Fannie Mae et Freddie Mac. Ceux-ci ont été présentés par la presse comme les victimes collatérales d'une contagion financière qui les engouffrait comme elle en avait engouffré d'autres quelques semaines ou mois auparavant. Rares sont ceux qui ont noté que ces entreprises, en principe « privatisées », mais bénéficiant d'un statut quasi public, étaient, sinon à l'origine, du moins au coeur même des processus qui ont donné naissance à la bulle des subprimes.
Tout a commencé par une directive fédérale de 1977 (le RCA-Reinvestment Community Act) qui, au nom de la lutte contre les inégalités économiques et sociales, entendait inciter les banques et les établissements financiers américains à développer leurs activités dans les quartiers défavorisés. Pendant une douzaine d'années, cette nouvelle loi n'a guère eu d'incidence. Mais, en 1989, un amendement voté par le Congrès a contraint les banques à fournir des batteries de statistiques (couleur de peau, niveau des études, origines socioéconomiques...) afin de mieux connaître le profil social de leur clientèle …