LE TEMPS DES AVANTS

n° 122 - Hiver 2009

Ça n'a pas très bien commencé
Je regarde le soleil à travers les verres fumés de mes lunettes ; dans ces rares moments d'inactivité, je ne m'ennuie pas. J'avoue ne jamais m'ennuyer. Il m'arrive de penser au fils d'apatride que je suis, que les Américains appelleraient a surviver. Si tout est devant moi, je n'ai pas pour autant effacé le passé des miens, non, je le conserve dans un coin de ma mémoire et, aujourd'hui, ayant atteint l'âge inespéré de soixante-dix-neuf printemps - je devrais dire automnes -, quand je n'ai rien à faire de particulier, je rêve. Les jeunes rêvent à leur futur ; le mien de futur étant largement consommé, je cherche à me ressourcer en plongeant dans mon passé - je devrais dire notre passé car le passé n'est jamais tout à fait personnel, au contraire il est collectif, particulièrement pour une famille arménienne. Je rêve et je me dis que j'aurais très bien pu ne jamais le voir, cet astre. J'aurais pu rester enfermé dans le sperme liquéfié de mon père souffrant, suant, peinant pour rester en vie dans sa longue marche, cette foutue traversée du désert entre Istanbul et Damas. Les hordes de Kurdes - qui par la suite connurent la même situation - et les gendarmes de la nation ottomane pourchassaient et harcelaient les malheureux afin de s'approprier les quelques richesses qu'ils emportaient avec eux, comme les dents en or qui ornaient leurs bouches. Et je te tue un intellectuel, et je t'empale un prêtre, et je te pends, te décapite, et je te viole une jeune ou une vieille femme, et je te fais éclater la tête d'un bébé pour entendre le bruit que cela fait quand elle est projetée violemment contre un arbre... Ou bien j'aurais peut-être été mis bas, en fausse couche sur le sable du désert, tandis que ma pauvre mère aurait continué sa lente et pénible marche vers la mort, les jambes couvertes du sang qu'elle aurait éliminé en me laissant partir de ce monde où le nouveau gouvernement « Jeune-Turc » espérait tant les voir tous disparaître. Éliminés, annihilés, adieu, ou plutôt au diable, ces Arméniens, et en route pour la solution finale ! Oh ! La jolie phrase !Der es Zor : cimetière de près d'un million et demi des miens, mes parents, mes ancêtres, volés, violés, assassinés, au nom de la race, au nom de la religion, au nom de quoi, en vérité, je vous le demande ? Au nom des Enver, des Talat (1), des pachas du crime, assassins sans foi ni loi, interprétant à leur convenance le Coran qui ne justifie pourtant pas ces actes sanguinaires. Talat est le seul grand criminel qui a encore sa statue au beau milieu d'une place en Turquie.
Solution finale ? Raté mes salauds, vous ne m'avez pas eu. Et je reste, n'en déplaise encore à certains, un homme de mémoire. Je ne suis pas devenu pour autant un ennemi juré du peuple turc, et mon rêve aujourd'hui …