TURQUIE: L'IMPASSE DU NEGATIONNISME

n° 122 - Hiver 2009

D'avril 1915 à juillet 1916, entre 1 200 000 et 1 500 000 Arméniens, soit les deux tiers des Arméniens de l'Empire ottoman, sont assassinés. Le comité central du Comité Union et Progrès, le parti au pouvoir (dont les membres sont appelés en Occident les Jeunes-Turcs), planifie et ordonne, avec l'appui de plusieurs ministres du gouvernement, la déportation et l'extermination de la population arménienne de l'empire.Depuis le 2 novembre 1914, l'Empire ottoman est engagé dans la Première Guerre mondiale, au côté des Puissances centrales. Les premiers massacres sont dénoncés, dès le 24 mai 1915, par les ministres des Affaires étrangères de l'Entente, qui les décrivent comme un « crime contre l'humanité et la civilisation ». L'Europe et l'Amérique sont ensuite informées, pratiquement en temps réel, des faits, de leur mécanisme et de leur nature.
En 1919 et 1920, après la chute du régime jeune-turc, la preuve que ce plan a été concerté au plus haut niveau de l'État est apportée par les tribunaux ottomans lors de procès qui ont pour but de faire retomber sur le Comité Union et Progrès la responsabilité de ces crimes et de permettre au gouvernement d'Istanbul de se présenter dans de meilleures conditions devant la Conférence de la Paix qui se tient à Paris.
Le 9 décembre 1948, quand l'ONU adopte la « Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide », le mot « génocide », inventé par Raphaël Lemkin (1), entre dans le vocabulaire du droit pénal international. Il apparaît aussitôt évident que ce terme s'applique à la tragédie arménienne - une vérité que reconnaissent tous les historiens libres de s'exprimer (2). Cependant, la République de Turquie, État se posant en héritier de l'Empire ottoman depuis 1923, refuse la qualification de génocide. Si elle ne nie pas les tueries, elle en conteste l'ampleur et tente d'expliquer les morts par la situation militaire et par une trahison des Arméniens. Ce déni s'est progressivement organisé en un système de mensonge, aujourd'hui identifié comme un négationnisme d'État. Il s'impose au gouvernement turc comme une priorité politique. Près d'un siècle après sa mise en oeuvre, parce que la Turquie refuse de le reconnaître et de le nommer comme tel, ce génocide connaît une singulière actualité. Sa reconnaissance par la Turquie est devenue une question de politique internationale.
Spécificité du négationnisme : ses procédés discursifs
La négation est toujours présente après un génocide. On peut dire que c'est la phase finale du crime, qu'elle le poursuit et l'entretient. Dans le cas du génocide des Arméniens, elle est à la fois le fait d'un État qui refuse de porter le fardeau de ce crime, et celui de groupes ou d'individus poussés par une idéologie raciste ou nationaliste à refuser l'évidence. « Chaque fois, cette violence planifiée par un État est accompagnée, de manière calculée et lancinante, de la dissimulation, de la manipulation et du mensonge » (3). Le mot « négationnisme » est inventé par Henry Rousso en 1987. Il désigne alors la négation, par l'entreprise …