BIRMANIE : UNE DEMOCRATISATION EN TROMPE-L'OEIL ?

n° 135 - Printemps 2012

Aung San Suu Kyi n'est plus la dissidente qui a tant ému l'Occident en se dressant seule contre l'inflexible junte birmane. Depuis les législatives partielles du 1er avril, la « dame de Rangoun » est une députée qui espère que « le rôle du peuple dans la politique sera accentué ». Après avoir libéré des centaines de prisonniers politiques, assoupli la censure, créé des syndicats et une commission des droits de l'homme, le régime birman a, pour la première fois depuis plus de vingt ans, autorisé la célèbre opposante à participer à une élection. Si ce scrutin, qui avait pour objet de renouveler 43 sièges des deux chambres du Parlement (qui en compte 664 au total), ne modifie pas le rapport des forces, il a néanmoins une grande portée symbolique. L'ouverture politique en Birmanie et les promesses de changements troublent les observateurs : peuvent-elles augurer d'un réveil démocratique ou ne sont-elles qu'une illusion ? La mue de la junte au pouvoir Parfaitement illégitime, honnie par la population, spécialisée dans les exécutions sommaires, les détentions arbitraires, la torture et le travail forcé, la dictature militaire birmane, arrivée au pouvoir en 1962 et consolidée par un deuxième coup d'État en 1988, aime les symboles. Pour marquer le début d'une nouvelle ère, elle s'est auto-dissoute et est devenue un pouvoir civil en mars 2011. Désigné en novembre 2011, à l'issue d'un scrutin très formel, le président Thein Sein est l'homme qui doit superviser cette mue vers une « démocratie florissante et disciplinée ». Ce n'est pas la première fois que la dictature birmane relâche son contrôle et propose une voie vers la « démocratisation ». Mais c'est la première fois qu'elle multiplie à ce point les promesses de réformes politiques. En 1974, le général Ne Win avait voulu légitimer sa dictature en lui donnant une apparence civile. Une nouvelle Constitution avait été promulguée, créant une Assemblée nationale et des comités populaires locaux. Cette innovation n'empêcha pas le tyran de se maintenir au pouvoir jusqu'en 1988, avant qu'une junte encore plus brutale ne prenne la relève. En 1990, la dictature organisa des élections générales étonnamment libres... mais elle en ignora les résultats car le scrutin fut remporté haut la main par l'opposition. Et la Birmanie replongea dans l'absolutisme militaire pour deux décennies. Amnésique, la communauté internationale s'enthousiasme aujourd'hui pour le président Thein Sein, un Gorbatchev en sarong qui manie le syllogisme pour convaincre que les avancées en cours sont irréversibles. « Nous sommes sur la bonne voie, nous ne pouvons qu'avancer, donc nous n'avons pas l'intention de revenir en arrière », explique-t-il depuis sa capitale fantôme (1). Inaugurée en 2005, Naypyidaw, ville surgie de nulle part, est déserte. Il y a des bâtiments administratifs gigantesques, des hôtels de luxe, des centres commerciaux mais pas âme qui vive sur ses boulevards larges comme des pistes d'aéroport. Le régime birman engrange déjà les succès diplomatiques. L'Association des pays d'Asie du Sud-Est (Asean) accorde à la Birmanie la présidence tournante en 2014 - un honneur que le …