ISRAEL-TURQUIE : BROUILLE OU RUPTURE ?

n° 135 - Printemps 2012

Une opinion fort répandue prétend que l'assaut du navire Avi Marmara, le 31 mai 2010 (1), a constitué l'élément déclencheur de la dégradation des relations turco-israéliennes. Rien n'est plus faux. Il est tout aussi erroné de croire que ces relations redeviendraient cordiales si Israël effectuait les gestes que le gouvernement turc exige de sa part pour tourner la page de l'incident. En réalité, le problème est bien plus profond. Sa source se trouve dans la nouvelle donne en vigueur au Moyen-Orient. Le contexte historique L'Empire ottoman et la minorité juive Dès son instauration au XVe siècle, l'Empire ottoman a été un refuge pour les Juifs expulsés d'Europe occidentale, en particulier d'Espagne et du Portugal. Le système du « millet » permettait aux diverses communautés religieuses de disposer d'institutions autonomes. La minorité juive mit à profit ce cadre légal pour prospérer sur les territoires placés sous la suzeraineté du Sultan. Le souverain ottoman ne s'opposa pas aux vagues d'émigration sioniste vers la Palestine pendant la seconde moitié du XIXe siècle et jusqu'à la Première Guerre mondiale, même si cette apparente bienveillance doit peut-être plus à l'affaiblissement de la mainmise d'Istanbul sur les diverses provinces qu'à une volonté réelle de soutenir les aspirations juives. L'avènement de la Turquie moderne, dans le sillage du premier conflit mondial, n'a pas remis en cause cet état de fait. La communauté juive a pu continuer à vivre en sécurité, même pendant la Seconde Guerre mondiale, Istanbul ayant maintenu une position neutre quasiment jusqu'à la fin des hostilités. Des milliers de Juifs qui avaient réussi à échapper aux forces nazies trouvèrent refuge en Turquie pendant cette période. Le 29 novembre 1947, la Turquie vota contre la résolution 181 de l'Assemblée générale des Nations unies qui appelait à l'établissement de deux États en Palestine, l'un juif et l'autre arabe (2). Pourtant, Ankara reconnut formellement l'État d'Israël le 28 mars 1949, moins d'un an après sa déclaration d'indépendance. Ce mouvement de balancier, entre acceptation et rejet, forme depuis lors la trame des relations bilatérales : la Turquie souffle le chaud et le froid, en fonction du contexte international et régional et de sa propre situation domestique. De 1948 à la fin des années 1980 : tensions et rapprochements Le premier représentant turc en Israël, Seyfullah Esim, présenta ses lettres de créances au premier président de l'État d'Israël, Chaïm Weizmann, le 3 juillet 1950 (à sa résidence de Rehovot, et non pas à Jérusalem). Ce n'est que plus tard, à partir de 1952, que les deux pays élevèrent le niveau de leurs représentations respectives au rang d'ambassades. Cette évolution reflétait la décision stratégique qu'avait prise la Turquie : l'alignement sur l'Ouest au début de la guerre froide, matérialisé par son adhésion à l'Otan. Certains analystes turcs attribuent également cette évolution à la volonté de prendre une revanche sur la trahison commise par la péninsule arabique (l'Arabie saoudite d'aujourd'hui) qui, pendant la Première Guerre mondiale, s'était alliée à la Grande-Bretagne contre l'Empire ottoman - lequel était, de son côté, allié à …