POUR EN FINIR AVEC LA CRISE

n° 135 - Printemps 2012

Parmi les chefs de gouvernement de l'Union européenne, Jean-Claude Juncker (né en 1954) est celui qui occupe ses fonctions depuis le plus longtemps. Entré en politique très jeune, dès la fin de ses études de droit à l'Université de Strasbourg, il gravit rapidement tous les échelons du Parti chrétien-démocrate luxembourgeois. À vingt-huit ans, en 1982, il fait son entrée au gouvernement comme secrétaire d'État au Travail et à la Sécurité sociale. Élu député en 1984, il se voit confier divers portefeuilles ministériels, dont celui des Finances à partir de 1989. En 1995, il est nommé premier ministre du Grand-Duché, succédant à Jacques Santer au moment où celui-ci est désigné président de la Commission européenne. Il conserve néanmoins ses fonctions de grand argentier, et devient l'un des principaux artisans du traité de Maastricht et de la mise en place de la monnaie unique. Constamment réélu à la tête du gouvernement luxembourgeois, Jean-Claude Juncker s'impose, par son expérience et sa double culture franco-germanique, comme le leader de l'Eurogroupe, le forum de réunions mensuelles des ministres des Finances des pays de la zone euro. Après sept ans de présidence, il s'apprête - sauf surprise de dernière minute - à redevenir un chef de gouvernement comme les autres, un peu amer de voir ses collègues des « grands » pays - Allemagne et France - faire de la scène européenne un terrain d'affrontement en politique intérieure. Ironie du calendrier : M. Juncker quitte ses fonctions deux ans et demi après la création du poste de président permanent du Conseil européen, confié à Herman Van Rompuy - un poste auquel il pouvait prétendre. C'est de là que viendront désormais les grandes impulsions politiques. Y. L. F. et L. R.

Yacine Le Forestier et Luc Rosenzweig - Monsieur Juncker, vous achèverez en juin 2012 votre mandat de président de l'Eurogroupe, une instance que vous présidez sans discontinuer depuis 2005. Avez-vous le sentiment que la crise est désormais derrière nous ?

Jean-Claude Juncker - Malheureusement, non. En matière de régulation financière, il reste bien des choses à faire au niveau à la fois international et européen. Quant à la Grèce, elle continuera certainement à nous occuper au-delà de l'été.

Y. L. F. et L. R. - Ne pensez-vous pas, néanmoins, que la tempête s'éloigne ?

J.-C. J. - Vous avez raison : de très nombreuses mesures ont été prises ces deux dernières années, avec une célérité remarquable par rapport aux lenteurs européennes habituelles. On nous reproche parfois d'avoir réagi tardivement, mais, lorsqu'on fait le bilan des vingt-quatre derniers mois, je ne suis pas insatisfait du contenu et du rythme de nos décisions. La mise en place du Fonds européen de stabilité financière, celle du Mécanisme permanent de stabilité (1), la révision du traité de l'Union européenne (2), l'accord sur un traité intergouvernemental de stabilité budgétaire (3), l'adoption de deux programmes pour la Grèce, d'un programme pour le Portugal et d'un autre pour l'Irlande (4) : avouez que le résultat est impressionnant ! J'ajoute que toutes ces mesures auraient été impensables il y a deux ans.

Y. L. F. et L. R. - La Grèce a été sauvée in extremis du défaut de paiement. Mais le pays est-il réellement en mesure de remplir les objectifs qui lui ont été fixés ?

J.-C. J. - Ce sera évidemment très difficile. On demande au gouvernement grec de faire quasiment l'impossible en matière de consolidation des finances publiques. Et, parallèlement, on lui impose d'engager des réformes structurelles dont les conséquences sont très pénibles à vivre pour les personnes concernées. Je note que, depuis quelques mois, on constate l'émergence d'une nouvelle vertu en Grèce puisque les deux grands partis politiques - le PASOK, le parti socialiste, et les conservateurs de la Nouvelle Démocratie - se sont approprié le processus de réformes.

Y. L. F. et L. R. - Le défaut de paiement « désordonné » de la Grèce et sa sortie de l'euro sont présentés comme un scénario catastrophe. Mais l'exemple de l'Argentine ne devrait-il pas faire réfléchir ? Face à une situation comparable, dans les années 2000, Buenos Aires n'a pas hésité à supprimer la parité entre le peso et le dollar, à dévaluer de 70 % et à décréter le non-remboursement d'une grande partie de sa dette. Aujourd'hui, le pays s'est redressé. Pourquoi ce qui a été bon pour l'Argentine ne le serait-il pas pour la Grèce ?

J.-C. J. - Parce que la Grèce est membre d'une Union monétaire, ce qui n'était pas le cas de l'Argentine ! Il n'y a pas d'expérience historique qui pourrait guider nos pas en la matière. Nous sommes la première véritable Union monétaire qui ait jamais existé, et nous ne savons pas quelles seraient les conséquences de …