POURQUOI LE QATAR ACHETE LE MONDE

n° 135 - Printemps 2012

Rachat du Paris Saint-Germain, lancement d'Al-Jazeera Sports, prise de participation dans Total et LVMH, premier actionnaire de Lagardère, acquisition du Carlton à Cannes... Depuis que les médias ont découvert la boulimie d'investissements du Qatar hors de ses frontières, une question est sur toutes les lèvres : que cherche ce minuscule émirat du Golfe grand comme la Corse ? Pour quelle raison cet ancien village de pêcheurs de perles - certes richissime grâce à ses gigantesques réserves de gaz, les troisièmes au monde - affiche-t-il autant d'ambitions ? En moins d'un an, le pays a obtenu l'organisation de la Coupe du monde de football 2022, renfloué les studios de cinéma Miramax mis en vente par Disney aux États-Unis, investi deux milliards de dollars dans le secteur minier au Soudan et placé un autre milliard dans un fonds d'investissement en Indonésie. En 2012, son patrimoine international devrait atteindre la somme faramineuse de 219 milliards de dollars, ce qui fait du Qatar le premier investisseur du monde. Sur le plan diplomatique, cette dernière année a marqué un net infléchissement de l'attitude de Doha : depuis le conflit en Libye, l'émirat a troqué sa légendaire diplomatie conciliatrice contre un interventionnisme musclé dans les affaires intérieures des pays arabes. Quitte à mécontenter ces derniers, voire les couches les plus conservatrices de sa population - rappelons qu'environ 200 000 Qatariens vivent aux côtés d'un million et demi d'expatriés. La projection de puissance du Qatar s'explique par la vision d'un homme en avance sur son peuple, désireux de sécuriser l'avenir de cette micro-monarchie coincée entre des voisins aussi puissants que l'Arabie saoudite et l'Iran, et qui n'hésite pas à transgresser des tabous pour parvenir à ses fins. Cet homme s'appelle cheikh Hamad al-Thani, l'actuel émir du Qatar. À 60 ans, il est assurément le dirigeant arabe le plus atypique. « L'émir n'est pas quelqu'un de brillant, dit de lui l'un de ses amis français, mais il aspire à faire de son pays un État moderne. Ses ambitions s'étendent à la planète entière, il veut que le Qatar joue un rôle de médiateur entre les protagonistes des conflits qui secouent le Moyen-Orient. Plutôt que de rivaliser avec Dubaï (1), il préfère se spécialiser dans l'investissement humain et scientifique. Il n'aime pas les gens du Golfe, qu'il trouve fermés sur eux-mêmes. » Le côté visionnaire de l'émir est à la fois son atout et son talon d'Achille. À ses yeux, le rayonnement du Qatar repose sur trois piliers : la chaîne Al-Jazeera pour exister ; la base américaine pour se protéger ; et les investissements à l'étranger comme moyen d'assurer son indépendance financière et d'exercer une influence politique sur les affaires du monde. Le différend avec le père Pour comprendre le Qatar d'aujourd'hui, il faut revenir aux sources du pouvoir de cheikh Hamad. Le premier tabou qu'il fit voler en éclats eut pour décor une nuit d'août 1995. Profitant de l'absence de son père - Khalifa, l'émir de l'époque, en vacances en Suisse -, l'impétueux ministre de la Défense …