REENCHANTER L'EUROPE

n° 135 - Printemps 2012

Ancienne journaliste, Viviane Reding détient un record qui ne fait pas la « une » des médias, mais témoigne d'un engagement européen sans faille : elle siège à la Commission de Bruxelles depuis 1999 ! Trois mandats d'affilée : autant dire qu'elle connaît tout des rouages de cette machine compliquée qu'est l'Union européenne... De 1999 à 2004, elle a été en charge de l'Éducation, de la Culture, de la Jeunesse, des Médias et des Sports ; de 2004 à 2009, elle a été chargée de la Société de l'Information et des Médias ; enfin, depuis 2010, elle est vice-présidente de la Commission, en charge de la Justice, des Droits fondamentaux et de la Citoyenneté. Sexagénaire à la haute silhouette et à la dentition éclatante, elle est connue pour son franc-parler. Le gouvernement français l'a appris à ses dépens lorsque cette Luxembourgeoise originaire d'Esch-sur-Alzette s'est emparée du dossier des expulsions de Roms en septembre 2010. « Je pensais que l'Europe ne serait plus le témoin de ce genre de situation après la Seconde Guerre mondiale », s'était-elle exclamée en s'attirant les foudres, entre autres, de Nicolas Sarkozy. Le parallèle avec la Seconde Guerre mondiale n'était ni de bon goût ni très habile, mais telle est Viviane Reding : un tempérament à l'emporte-pièce, le contraire d'une diplomate... Peut-être, diront certains, pour compenser le fait qu'elle vient d'un petit pays et faire oublier qu'elle est une femme dans un monde d'hommes. À Bruxelles, elle a réussi à imposer aux opérateurs téléphoniques européens la réforme des tarifs de roaming (1) et, aussi, à instituer le numéro d'urgence unique, le 112 (2). Car Viviane Reding qui, dans sa jeunesse, a étudié la sémiologie théâtrale à la Sorbonne, aime le concret. En tout cas, elle connaît mieux que quiconque les difficultés de la construction européenne. Mais la délectation morose n'est pas dans sa nature. Elle propose des solutions pour sortir du marasme actuel et livre ses quatre vérités à Politique Internationale. B. B. Baudouin Bollaert - L'Union européenne traverse une période difficile. On parle sans cesse de « crise européenne ». Croyez-vous que le projet de traité de discipline budgétaire signé par 25 pays sur 27 sera suffisant pour sortir de l'impasse ? Viviane Reding - Je n'aime pas l'expression « crise européenne ». Ce n'est pas l'Europe en tant que telle qui est en crise. Les déficits et l'endettement vertigineux de certains pays membres ne lui sont pas imputables. Quant à l'euro, grâce à Dieu, il se porte bien. C'est la deuxième monnaie au monde, une monnaie forte et non pas une monnaie molle. S'il y a crise, c'est une crise de crédibilité et de confiance. En un mot comme en cent, une crise de la politique. B. B. - La confiance s'est évaporée ? V. R. - La confiance placée par les citoyens de l'Union dans les institutions européennes est encore élevée, plus élevée que celle qu'ils placent dans leurs gouvernements nationaux. Mais les sondages indiquent qu'elle recule dans les deux cas, de façon parallèle. Et si la Commission européenne, par exemple, bénéficie d'une meilleure cote dans les enquêtes d'opinion que le gouvernement français, je ne peux pas m'en satisfaire. La démocratie ne peut fonctionner que si les électeurs ont confiance dans leurs représentants. Or, trop souvent, ce n'est plus le cas. D'où un grave problème de crédibilité de la classe politique. Le phénomène est général. B. B. - Donc, si je vous comprends bien, le Conseil européen - composé des chefs d'État et de gouvernement des 27 pays membres de l'Union - est en train de perdre ou a déjà perdu la confiance des citoyens... V. R. - Absolument ! B. B. - Alors que faut-il faire ? Réformer le Conseil européen ? V. R. - En fait, le Conseil européen demeure une abstraction pour la plupart des citoyens de l'Union. Les gens, qu'ils soient français, luxembourgeois, britanniques ou maltais, ne pensent pas « Conseil européen », mais « mon gouvernement ». Qu'est-ce que « mon gouvernement » a obtenu dans les négociations bruxelloises ? Et quand ils pensent « Europe », ils ne font pas la distinction entre les différentes institutions européennes existantes : le Conseil, la Commission, le Parlement... Ce qu'ils désirent, ce sont des résultats ! Je ne veux donner de leçons à personne et je ne distribue pas de bonnes et de mauvaises notes. Mais je constate que la confiance des citoyens de l'Union dans leurs dirigeants - tant nationaux qu'européens - est partout en recul. Et je trouve cela à la fois grave et dangereux. B. B. - Que préconisez-vous ? V. R. - J'ai proposé de faire de l'année 2013 l'année européenne du citoyen. Parce que nous devons retourner sur le terrain, au plus près des électeurs. La façon dont nous faisons l'Europe - je dis « nous » de manière globale - ne suffit plus. Il faut voir les gens, leur parler, leur poser des questions. Début mai, nous avons lancé une vaste …