UN MILLIARDAIRE EN POLITIQUE

n° 135 - Printemps 2012

À 46 ans, Mikhaïl Prokhorov est un nouveau venu dans la politique russe. Début 2011, ce businessman extrêmement efficace qui s'est constitué dans les années 1990-2000 une fortune colossale, a mis de côté ses activités entrepreneuriales pour se consacrer aux affaires publiques. Après avoir brièvement dirigé le petit parti de droite Juste cause (1), il s'est porté candidat à l'élection présidentielle du 4 mars 2012. Si Vladimir Poutine a été confortablement élu dès le premier tour avec 63 % des suffrages, M. Prokhorov a réussi sa campagne et séduit près de 8 % des électeurs. Conforté par ce résultat qui l'a placé à la troisième place du scrutin, derrière Vladimir Poutine et le candidat du Parti communiste Guennadi Ziouganov, mais devant le nationaliste Vladimir Jirinovski et le chef du parti Russie juste, Sergueï Mironov, le milliardaire entend bien inscrire son action politique dans la durée. Dans cet entretien exclusif, il explique pourquoi il s'est lancé dans cette nouvelle carrière, détaille son programme et livre sa vision de son pays. G. R. Grégory Rayko - M. Prokhorov, quand nous vous avons interviewé il y a deux ans, début 2010 (2), il aurait été difficile d'imaginer que vous seriez, en 2012, candidat à l'élection présidentielle russe. Vous disiez alors ne pas être un expert des questions politiques, et vous vous montriez prudent dans votre analyse du travail de Vladimir Poutine et de Dmitri Medvedev. Pourtant, vous aviez également dit ceci : « Je fonctionne par cycles de sept ans. C'est à peu près le temps qu'il me faut pour atteindre les résultats que je me suis fixés ; ensuite, je n'éprouve plus d'intérêt à continuer dans la même voie et j'ai envie de faire quelque chose de nouveau. » À quel moment avez-vous décidé qu'il était temps pour vous de commencer un nouveau cycle dans votre vie et de vous lancer en politique ? Mikhaïl Prokhorov - Il y a un an, début 2011. Cette décision s'explique par la combinaison de deux facteurs : ma situation personnelle, d'une part ; et ce qui se passait dans le pays de l'autre. Commençons par mon cas : je m'étais retrouvé en quête d'un nouveau sommet à conquérir. Pour mon plus grand bonheur, j'avais réussi à pleinement réaliser mon potentiel dans le monde des affaires. Dans ce domaine, j'avais connu les plus grands succès. Et comme chaque fois, dans ma vie, où j'avais atteint mes objectifs, je me suis demandé : « Et maintenant ? » J'ai beaucoup réfléchi à cette question. J'ai fait une sorte de bilan et je me suis rendu compte que je possédais un important bagage de connaissances et une énergie qui pouvaient être consacrés à la résolution des grands problèmes auxquels la Russie devait faire face à ce moment de son histoire. Dans le même temps, il est apparu clairement, au printemps dernier, que la société civile s'éveillait et que les consultations électorales à venir - législatives en décembre 2011, présidentielle en mars 2012 - seraient très différentes des scrutins précédents. Le mécontentement ne cessait de croître, spécialement au sein de la classe moyenne, des jeunes et de l'élite intellectuelle - ce que l'on appelle en Russie la « classe créative ». Bien sentir le moment, c'est ce qu'il y a de plus important en politique. J'ai vu que j'avais une chance de peser sur les événements ; et cette chance, je l'ai saisie. G. R. - En juin 2011, vous êtes devenu le président du parti Juste cause. Pourquoi avoir opté pour ce parti et pas un autre ? Qu'est-ce qui explique que vous en ayez pris la tête dès votre entrée dans cette formation ? M. P. - Je suis parti de l'idée que, étant donné le court laps de temps restant jusqu'aux législatives de décembre, il valait mieux prendre la tête d'un parti déjà existant que d'essayer d'en créer un nouveau à partir de zéro. Il faut savoir que notre législation complique significativement la procédure d'enregistrement d'un nouveau parti - il est, d'ailleurs, urgent de remédier à ces …