CAMBODGE : EN FINIR AVEC LA DICTATURE

n° 139 - Printemps 2013

S'il rentre aujourd'hui au Cambodge, Sam Rainsy, leader de l'opposition au gouvernement de Phnom Penh, encourt une peine de douze années d'emprisonnement. Ce verdict a été prononcé en 2009, au terme d'un simulacre de procès dont le prétexte fut une manifestation pacifique à laquelle il avait participé pour protester contre un traité frontalier signé avec le Vietnam (1). Suite à sa condamnation, Sam Rainsy a pris la route de l'exil. Il réside, depuis, en France, d'où il continue de diriger sa formation politique. Ce n'est pas la première fois que le principal adversaire du régime de Hun Sen (premier ministre et homme fort du pays depuis le milieu des années 1980) se retrouve dans l'obligation de mener son combat depuis l'étranger : il avait déjà dû quitter le pays en 2005. À l'époque, il était sur le point d'écoper d'une peine de prison (finalement prononcée in absentia) pour avoir osé dénoncer la corruption du « système Hun Sen ». Un an plus tard, le roi Norodom Sihamoni (2) le graciait. Sam Rainsy était revenu au Cambodge après cette grâce royale, afin de reprendre sa place sur la scène politique de son pays. Pour à peine trois ans... Victime de nombreuses intimidations et d'au moins une tentative d'assassinat (3) - dont il ne réchappa que grâce au sacrifice de son garde du corps -, Sam Rainsy s'est toujours élevé contre les compromissions de Hun Sen et de son entourage. Il est le fils de Sam Sary, qui fut ministre dans plusieurs gouvernements cambodgiens des années 1940 et 1950. Au milieu des années 1960, la famille Sam s'installe en France. Après des études brillantes, Sam Rainsy entame une carrière confortable dans les hautes sphères financières internationales - carrière qu'il abandonne au début des années 1990. Il décide, en effet, de participer à la reconstruction de son pays à la fin de l'occupation vietnamienne (officiellement achevée en 1989, même si Hanoï a continué, par la suite, d'exercer une influence notable sur le Cambodge) - occupation qui faisait elle-même suite à la tragédie khmère rouge (1975-1979). Sam Rainsy s'impose rapidement comme une figure de premier plan de la politique cambodgienne. Sa probité et ses compétences économiques reconnues lui valent d'être nommé ministre des Finances en 1993-1994, un an à peine après ses débuts sur la scène politique. Cette première expérience ministérielle, quoique brève, lui donne l'occasion de mettre en oeuvre une réforme de la fonction publique mais, aussi, d'observer de près les manigances de Hun Sen et de sa clique. Son éviction lors d'un remaniement en 1994 n'entame pas son engagement qui se traduit immédiatement par la création d'un parti politique : le Parti de la nation khmère, renommé en 1998 Parti Sam Rainsy. Le PSR obtiendra aux législatives de 2003 et de 2008 des résultats significativement inférieurs à la réalité, d'après son chef. À l'été 2013 auront lieu de nouvelles législatives qui pourraient bien changer profondément la donne malgré les habituelles manoeuvres du pouvoir en place. Dans cet entretien exclusif, Sam Rainsy expose la situation actuelle du Cambodge et dévoile la stratégie qu'il entend déployer pour mettre fin au règne de Hun Sen. M. B. Mathieu Bouquet - Des élections législatives sont prévues au Cambodge pour juillet 2013. Or vous êtes la principale figure de l'opposition cambodgienne. Comptez-vous retourner dans votre pays avant l'été prochain, malgré la condamnation à douze ans de prison qui pèse sur vous ? Sam Rainsy - Je compte bien rentrer au Cambodge, même si le risque que je sois emprisonné est très réel. Mais, de toute manière, je ne purgerai pas la totalité de cette peine, loin de là. Pour une raison très simple : Hun Sen tombera bien avant cette échéance ! Les dictateurs ont beau systématiquement truquer les élections, ils peuvent finir par perdre le pouvoir. On l'a vu récemment en Afrique du Nord avec les chutes de Moubarak, Kadhafi et Ben Ali. Plus près de nous, en Asie, le sort qu'ont connu dans les années 1980-1990 Marcos ou Suharto constitue également un motif d'espoir... M. B. - Le régime de Hun Sen est-il du même type ? S. R. - Tout à fait. C'est un régime qui refuse toute contestation, même pacifique. La moindre manifestation est réprimée sur-le-champ tout simplement parce que le pouvoir redoute un effet boule de neige. Les ouvriers qui demandent une augmentation de salaire ou la réintégration de syndicalistes dans les usines ne peuvent pas défiler : leurs rassemblements sont systématiquement dispersés par la force. Il en va de même pour les fonctionnaires mécontents de leur rémunération, pour les victimes des expropriations foncières, ou encore pour les simples citoyens qui protestent contre la vie chère. Hun Sen et ses séides exercent une véritable mainmise sur l'ensemble de la société et persécutent inlassablement tous ceux qui osent protester. N'allez pas croire que je noircis le tableau : je ne fais que répéter ce que disent d'autres personnes et d'autres organisations. Tous les observateurs indépendants partagent ce constat. Le rapporteur des Nations unies sur la situation des droits de l'homme au Cambodge, mais aussi Amnesty International, Human Rights Watch et de nombreuses autres ONG dénoncent unanimement la dérive totalitaire du régime et le rétrécissement constant des espaces de liberté. Naturellement, en tant que parti d'opposition, nous subissons nous aussi cette pression généralisée de la part du pouvoir en place. M. B. - Concrètement, de quels leviers le pouvoir dispose-t-il pour assurer son contrôle ? S. R. - Le régime de Hun Sen s'appuie essentiellement sur deux piliers : la police et les tribunaux. Le système judiciaire est l'arme de prédilection ; elle permet à Hun Sen de réprimer les dissidents, même potentiels, sous les apparences de la légalité et de donner le change en s'abritant derrière une façade démocratique : on n'arrête pas les gens parce qu'ils critiquent le gouvernement, mais plutôt sous prétexte de fraude fiscale ou pour d'autres infractions bénignes. Les tribunaux trouveront toujours une faille pour museler les opposants. C'est une justice sélective qui cherche avant tout à intimider les éventuels critiques. Quant à l'appareil policier, il est le bras armé de ce système. M. B. - Hormis l'intimidation et la menace, …