CONFIDENCES DE L'HOMME LE PLUS RICHE DU MONDE

n° 139 - Printemps 2013

L'homme le plus riche du monde est un discret Mexicain d'origine libanaise âgé de 72 ans. Sa fortune colossale - évaluée par le magazine de référence Forbes à 72 milliards de dollars -, Carlos Slim Helú la doit à un cocktail unique de talent, d'opportunisme et de rigueur. Des qualités qui ont permis à ce magnat des affaires réfractaire au luxe ostentatoire de créer et de développer un gigantesque empire qui emploie aujourd'hui quelque 250 000 salariés. Diplômé en génie civil, M. Slim a fait ses études à l'école d'ingénieurs de l'Université nationale autonome de Mexico, où il a parallèlement enseigné l'algèbre et la programmation linéaire. En 1965, à 25 ans, il se lance dans l'immobilier et connaît rapidement une réussite remarquable. C'est à cette époque qu'il pose les fondations de ce qui deviendra le Groupe Carso (un véritable empire dont le nom vient de la contraction des premières lettres des prénoms de M. Slim et de son épouse, aujourd'hui décédée, Soumaya). Sa méthode consiste à racheter des entreprises en difficulté et à les relancer. Doté d'un flair incomparable, il accumule rapidement les entreprises extrêmement profitables, à commencer par le géant national des télécommunications TelMex, sur lequel il met la main en 1990, au moment de sa privatisation par le gouvernement - une transaction effectuée largement au-dessous du prix réel de la compagnie, affirment de nombreux observateurs qui soulignent la proximité entre l'homme d'affaires et les dirigeants politiques de l'époque... Quoi qu'il en soit, M. Slim est aujourd'hui omniprésent dans l'économie de son pays : on le retrouve de l'industrie lourde aux services, des médias aux biens de consommation, de l'immobilier à la distribution, des technologies de pointe à la finance, si bien qu'il « pèse » aujourd'hui près de 7 % du PIB du Mexique. Il déploie également ses activités à l'étranger, tout spécialement en Amérique latine mais, aussi, aux États-Unis. M. Slim ne se contente pas de faire fructifier ses affaires. Féru d'histoire, collectionneur d'art avisé - il a fait bâtir à Mexico le musée Soumaya, du nom de son épouse défunte, qui abrite son immense collection de tableaux et de sculptures -, il considère qu'il est de son devoir de mettre sa fortune quasi infinie au service de ses concitoyens. D'où la création, en 1986, de la Fondation Carlos Slim. Celle-ci développe des programmes volontaristes à forte composante sociale destinés aux plus défavorisés. Elle est déjà venue en aide à près de 30 millions de personnes. Ses activités se déploient dans des domaines aussi variés que l'éducation, la santé, la nutrition, la justice sociale, la culture, le développement humain, l'aide d'urgence lors de catastrophes naturelles, le développement économique, la protection de l'environnement et le soutien à d'autres pays - essentiellement en Amérique latine - ou à des institutions, publiques comme privées. Manager visionnaire, père de six enfants (ses trois fils sont d'ailleurs en passe de reprendre les rênes de son empire), philanthrope hyperactif, M. Slim présente ici sa vision de l'évolution économique mondiale, analyse la situation du Mexique, détaille les multiples activités de sa Fondation... Un document d'autant plus remarquable que l'homme le plus riche du monde ne se confie que rarement à la presse : il n'en a pas le temps ! P. I. David Schner - Monsieur Slim, voyez-vous dans le contexte économique actuel une ère d'occasions à saisir, ou votre diagnostic est-il plus réservé ? Carlos Slim - Nous avons une vision à long terme, des ressources et un groupe sain. Nous sommes donc à l'affût de bonnes occasions, même en ces temps difficiles. Or vu les problèmes que rencontrent les pays développés à l'heure actuelle, les déficits publics gigantesques qu'on observe aux États-Unis et en Europe, conjugués à un chômage élevé et à une régression de l'activité économique, les gouvernements doivent s'en remettre aux investisseurs privés pour créer des emplois. Pour les milieux d'affaires, l'activité économique reste à un niveau élevé - d'autant que les taux d'intérêt sont bas et permettent d'améliorer la rentabilité des projets. Ces coûts de financement très bas - qui coïncident, par surcroît, avec des disponibilités substantielles au sein du système bancaire - appellent, je vous l'ai dit, une approche à long terme de l'activité économique. D. S. - Estimez-vous que les investisseurs étrangers sont bien informés des possibilités qui s'offrent à eux dans votre pays, le Mexique ? C. S. - Le discours dominant insiste beaucoup sur les BRICS (1), sans prendre en compte le contexte général. Or un pays comme le Mexique dispose, lui aussi, d'un fort potentiel, d'autant que nous avons beaucoup investi. Le système bancaire mexicain est sain, les indicateurs macro-économiques sont au vert, la main-d'oeuvre est bien formée - les Mexicains ont déjà montré qu'ils avaient une grosse capacité de travail et qu'ils étaient efficaces dans tous les secteurs d'activité. Nous disposons donc de tous les atouts nécessaires pour être une destination de choix des investissements, à la fois nationaux et internationaux. Les pays qui s'engagent sur le chemin d'une forte croissance doivent connaître un taux d'investissement égal à 25-30 % de leur produit intérieur brut. Je reconnais que, la plupart du temps, les investissements étrangers ne dépassent pas 10 à 15 % du PIB. Mais ces dernières années, en tout cas au Mexique, les investisseurs étrangers ont été très actifs. Il est donc fort probable que ce taux augmentera dans un futur proche. D. S. - Le développement de vos activités s'appuie-t-il essentiellement sur le marché intérieur mexicain ou sur les marchés internationaux ? C. S. - La croissance de l'économie du Mexique est vigoureuse. De nombreuses sociétés canadiennes et mexicaines opèrent, par exemple, dans le secteur minier. Et nous devons investir entre 70 et 80 milliards de dollars chaque année dans les infrastructures. Tout cela génère de nombreuses opportunités. Il existe également un gisement de croissance dans le logement et l'immobilier. Pour faire court, disons que le Mexique est un pays fortement peuplé, qui couvre de nombreux secteurs d'activité à fort potentiel de croissance et de développement. D. S. - Le gouvernement associe-t-il le secteur privé à ses travaux pour encourager le développement d'activités économiques à fort potentiel ? C. S. - Oui. Le Mexique a adopté une nouvelle loi sur les partenariats public-privé qui a rencontré un grand succès. …