ITALIE : REHABILITER LA POLITIQUE

n° 139 - Printemps 2013

Ancienne vice-présidente du Sénat italien, ex-commissaire européenne à l'action humanitaire, ancienne ministre du Commerce extérieur et des Affaires européennes, ancienne députée européenne et professeur émérite à l'université du Caire, commandeur de la Légion d'honneur (1) : Emma Bonino cumule combats spectaculaires, charges éminentes et titres prestigieux. Depuis près de quarante ans, cette femme passionnée, co-leader du Parti radical avec Marco Pannella, est l'une des figures de proue les plus marquantes en Italie du féminisme et du combat pour les droits civils. Emma Bonino a eu 65 ans le 9 mars dernier, au lendemain de la fête des Femmes. Elle est née en 1948 à Bra, chef-lieu d'une province piémontaise renommée pour ses vins, ses truffes blanches (Alba n'est pas loin) et sa bonne chère. Études secondaires dans sa ville, puis l'université Bocconi de Milan dont elle sort diplômée en 1972 avec une thèse sur le leader radical noir américain Malcolm X. Après avoir mené un combat contre l'avortement clandestin et pour la maternité libre et responsable dans un centre de planning familial, elle adhère en 1975 au petit Parti radical « transnational » qui est l'un des foyers les plus actifs de la contestation non violente. Elle en deviendra secrétaire en 1993. Ses combats contre la faim dans le monde, l'arme nucléaire, la peine de mort, pour la justice internationale, la légalisation des drogues douces, le droit des femmes à disposer de leur corps, le désarmement et la paix la rendent célèbre dans son pays. Elle mène bon nombre d'autres campagnes - pour l'euthanasie, la laïcité de l'enseignement, la recherche sur les cellules souches - qui lui valent l'inimitié de l'Église catholique. En 1995, Silvio Berlusconi, qu'elle a toujours combattu, la nomme à la Commission de Bruxelles, en même temps que Mario Monti. Elle héritera de la Pêche, des Consommateurs ainsi que du délicat dossier des Affaires humanitaires. Sous son mandat, Echo - la structure européenne - a été le plus important dispensateur d'aides d'urgence au monde et le principal partenaire des Nations unies et des ONG dans les zones de conflit. Pendant quatre ans, elle a multiplié les missions aux quatre coins de la planète, de l'ex-Yougoslavie à la région des Grands Lacs (Afrique), en passant par le Liban et l'Afghanistan. Son énergie, sa capacité d'écoute, la force de ses propositions l'ont imposée sur la scène internationale et en ont fait l'interlocuteur privilégié des États-Unis dans le domaine humanitaire. Elle prend une part active à la création de la Cour pénale internationale, à l'élaboration de la Convention d'Ottawa contre les mines anti-personnel, à la campagne pour interdire les mutilations génitales féminines. Politique Internationale a réalisé cette interview dans son bureau de vice-présidente du Sénat italien, une fonction qu'elle a occupée pendant cinq ans, jusqu'au début de la XVIIe législature, le 15 mars 2013. Elle y retrace quarante ans de militantisme et de combats, multipliant les anecdotes avec vivacité, servie par une étonnante mémoire. Emma Bonino était en train de préparer son départ. Elle décrochait du mur ses photos où on la voyait en compagnie du Dalaï-Lama, des femmes d'Afghanistan et de réfugiés des quatre coins du monde. Un Italien sur six la verrait bien s'installer dans le fauteuil de Giorgio Napolitano au Quirinal quand s'achèvera le septennat du président de la République le 15 mai prochain... R. H. Richard Heuzé - Comment interprétez-vous les résultats des élections législatives des 24 et 25 février dernier ? Emma Bonino - J'y vois l'expression d'un gigantesque ras-le-bol à l'égard du système politique. Les commentateurs ont parlé de « remontée » de Berlusconi, mais en termes de suffrages, par rapport aux élections de 2008, où il avait obtenu 38 % des voix, il enregistre un net recul à 25 %. En fait, tout le monde - à commencer par le parti démocrate - le donnait pour politiquement mort, à 10 ou 12 % des intentions de vote. Le seul à avoir mis en garde, dès novembre dernier, contre un possible sursaut de Berlusconi, c'est Romano Prodi qui le connaît bien pour s'être mesuré à lui par deux fois, en 1996 et en 2006. Et il y a évidemment le phénomène Beppe Grillo. L'ampleur de son succès est tout à fait inattendue. Ce qui a joué en sa faveur, c'est, d'un côté, l'austérité nécessaire imposée par Mario Monti qui a valu une forte impopularité au gouvernement sortant et, de l'autre, la lassitude de l'électorat face à la corruption, à l'absence de réformes sur le financement de la politique et aux scandales qui ont éclaté dans les trois dernières semaines de la campagne : entre autres celui de la banque Monte dei Paschi de Sienne, celui de Finmeccanica et celui du groupe d'hydrocarbures ENI (2). R. H. - Comment la nouvelle législature va-t-elle pouvoir fonctionner ? E. B. - Pour l'instant, celui qui a le plus profité de l'écoeurement des électeurs est à l'évidence Beppe Grillo. Détruire, il sait faire. C'est toujours plus facile que construire. Certes, il a su interpréter le ras-le-bol dont je vous parlais. D'ici peu de temps, ses élus vont devoir faire des choix. Il est difficile, à ce stade, de prévoir leur réaction. S'ils sont persuadés que, dans un an, les Italiens retourneront aux urnes, ils ne seront pas pressés de jouer la carte de la responsabilité. De plus, à la Chambre comme au Sénat, ces néo-élus, sans aucune expérience politique, risquent de se diviser. R. H. - Sur quels thèmes une rupture entre Beppe Grillo et les partis traditionnels pourrait-elle se produire ? E. B. - Le point d'accrochage majeur, c'est certainement la « partitocratie » et le manque de transparence, les nominations plus ou moins opaques aux postes de pouvoir. Les journalistes d'investigation Sergio Rizzo et Gian Antonio Stella dans le Corriere et Milena Gabanelli dans l'émission télévisée d'investigation Report dénoncent régulièrement ces abus. Le financement public des campagnes électorales, qui coûte un demi-milliard d'euros à l'État, n'est que la partie émergée de l'iceberg. Sur les dossiers économiques, Beppe Grillo devra bien se rendre à l'évidence et admettre que 2 plus 2 font 4. Quant aux droits civils, qui constituent le troisième élément de son fonds de commerce, il a dit beaucoup de choses contradictoires. On l'a entendu à diverses reprises prendre des positions très dures à l'égard des homosexuels, de l'immigration. J'ai moi-même subi en 2007 …