LE HAMAS DANS LA BATAILLE

n° 139 - Printemps 2013

Mahmoud Zahar a pris l'habitude de recevoir ses invités dans le sous-sol de sa maison de Gaza. Il y a installé son bureau et de longs canapés disposés juste à côté de deux voitures prêtes à évacuer l'hôte des lieux en cas de bombardement israélien. Cet officiel du Hamas a déjà été la cible d'une frappe de l'aviation de Tsahal. C'était en septembre 2003, alors que rugissait la deuxième Intifada. Le fils aîné de Mahmoud Zahar a été tué dans l'opération, sa femme et l'une de ses filles blessées tandis que lui-même s'en est sorti avec quelques égratignures. Un deuxième fils de Zahar a trouvé la mort en 2008 lors d'une confrontation avec l'armée israélienne. Reconstruite depuis, la bâtisse porte la trace d'autres affrontements : celle des tirs de militants du Fatah en 2007, à l'époque où le Hamas et le parti de l'Autorité palestinienne se livraient une lutte fratricide dans la bande de Gaza. Pourtant, ce jour-là, c'est sur la petite terrasse à l'entrée de la maison que Mahmoud Zahar nous reçoit. Cet accueil détendu est-il le signe d'un retour à la normale après l'opération israélienne de novembre 2012 ? Le parti islamiste, au pouvoir dans le territoire palestinien depuis 2007, sent-il qu'il a le vent en poupe ? Autrefois mis au ban de la communauté internationale, essentiellement soutenu par l'Iran et la Syrie (où il avait jusqu'à récemment installé son siège politique), le Hamas fait désormais partie d'un courant devenu largement majoritaire à la faveur des révolutions arabes. L'émir du Qatar fut le premier chef d'État à se rendre à Gaza en visite officielle à l'automne dernier, suivi par le premier ministre égyptien et d'autres responsables arabes de premier plan. Créé en 1987 dans la foulée de la première Intifada, le Hamas est issu des Frères musulmans aujourd'hui au pouvoir en Égypte. C'est d'ailleurs dans ce pays que Mahmoud Zahar a grandi. Né à Gaza en 1945 d'un père palestinien et d'une mère égyptienne, il a passé son enfance à Ismaïlia sur le canal de Suez, où le chef de famille était employé comme ingénieur par les Britanniques. Il poursuit ses études de médecine à l'université du Caire. Revenu à Gaza en 1972 c'est sur le terrain syndical qu'il fait ses premières armes. Il sera, par la suite, l'un des fondateurs du Hamas, un mouvement de lutte nationale édifié sur des bases religieuses. De même que le Djihad islamique, le Hamas fait de la confrontation armée avec Israël son socle doctrinal. Il refuse de reconnaître l'existence de l'État juif et rejette le principe d'une solution négociée au conflit. Après avoir été brièvement, entre 2006 et 2007, le ministre des Affaires étrangères du gouvernement dirigé par Ismail Haniyeh, Mahmoud Zahar est considéré aujourd'hui comme l'un des principaux responsables du mouvement à Gaza, tenant de la ligne la plus dure du parti islamiste. Ismail Haniyeh occupe actuellement les fonctions de premier ministre à Gaza, alors que Khaled Mechaal vient d'être réélu chef du bureau politique du Hamas en exil. A. M. Aude Marcovitch - À quand le début de votre engagement politique remonte-t-il ? Mahmoud Zahar - Tout est parti d'un engagement professionnel. Il s'agissait alors de défendre le salaire des médecins à Gaza. J'ai fait mes études de médecine au Caire. À mon retour à Gaza, je suis devenu le président de l'Association médicale arabe, une sorte de syndicat qui rassemble les médecins, les dentistes, les pharmaciens et les vétérinaires. Je me suis forgé un nom ici en luttant contre l'occupation israélienne qui nous imposait un régime très dur. Israël cherchait à inciter les représentants des classes éduquées comme les ingénieurs, les enseignants ou les médecins à aller travailler hors de Palestine. J'ai été l'un des instigateurs d'une des plus longues grèves palestiniennes, qui a duré trois semaines. Ce fut le premier exemple d'intifada, connue sous le nom d'« Intifada des docteurs ». L'administration civile du gouvernement israélien m'a licencié en 1982. J'ai alors créé une école d'infirmiers et je suis devenu doyen de l'Université islamique. A. M. - Votre attachement à l'islam date-t-il de ces années-là ? M. Z. - De bien avant ! En fait, j'ai toujours baigné dans un climat religieux, dans ma famille et dans mon environnement social. Je n'ai jamais été laïque : je prie, je jeûne, et je n'ai jamais été libéral sur les sujets religieux et nationaux. À Ismaïlia en Égypte où nous étions partis vivre avec ma famille, je fréquentais la mosquée. D'ailleurs, cette mosquée portait le même nom que celle qui se trouve près de chez moi, ici, à Gaza : Rahma, qui veut dire miséricorde. La plupart de mes collègues médecins à Gaza appartenaient à ce qu'on appelait à l'époque le « bloc islamique », qui a pris par la suite le nom de Hamas. Les gens adhéraient à des associations professionnelles pour la bonne raison que les partis politiques n'étaient pas autorisés. J'ai été le premier à inciter ces associations à se regrouper et à travailler ensemble pendant la première Intifada. J'ai même réussi, au moment des grèves, à rassembler des islamistes radicaux comme cheikh Ahmed Yacine et des laïcs radicaux. Nous avons mené des négociations très tendues avec les gouverneurs militaires israéliens. De fil en aiguille, nous sommes devenus les représentants du peuple palestinien. Les Israéliens nous ont alors encouragés à parler également de politique. Ils cherchaient à faire émerger de nouveaux dirigeants pour faire contrepoids à l'OLP. A. M. - Comment ce processus était-il encouragé par les Israéliens ? M. Z. - Ils venaient nous voir, nous invitaient. C'étaient eux qui choisissaient de se mettre en contact avec telle ou telle personne, mais ils ne nous disaient pas qui nous allions rencontrer. Une fois, ils ont organisé une entrevue entre quinze dirigeants locaux et Itzhak Rabin. Moi-même, je l'ai rencontré à deux reprises ; je me suis aussi personnellement entretenu avec Shimon Peres qui était à l'époque ministre des Affaires étrangères. Au début de la première Intifada (1987-1993), le secrétaire d'État américain George Shultz m'a même invité …