De l'inconvénient du court-termisme

n° 145 - Hiver 2014


Hugh Wheelan - En 2012, vous avez rédigé un rapport pour le compte du gouvernement britannique, qui vous avait demandé d'expliciter la prise en compte, par les gestionnaires d'actifs et les investisseurs, de la compétitivité des entreprises et de l'épargne de long terme. Quels sont, à votre avis, les défauts des approches court-termistes ?
John Kay - Le problème intrinsèque de la gestion d'actifs est que l'horizon de performance - c'est-à-dire le délai qu'on se donne pour juger des résultats des dirigeants - est désormais beaucoup plus réduit que l'horizon de révélation de la valeur - c'est-à-dire la durée nécessaire pour évaluer correctement l'impact des différents événements qui rythment la vie des entreprises sur leurs performances. Conséquence inévitable : les gestionnaires d'actifs se préoccupent plus d'anticiper les évaluations fluctuantes de leurs pairs - ces évaluations ayant un impact immédiat sur la valorisation d'une entreprise - que de maximiser la valeur créée par les structures dans lesquelles ils investissent. Cette approche focalise les relations entre dirigeants d'entreprise et investisseurs sur le processus de rémunération des actionnaires, qui est bien souvent déconnecté des capacités productives réelles.
Pour les entreprises elles-mêmes, cette situation engendre un court-termisme excessif dans trois domaines. Tout d'abord, il est frappant de constater que la Grande-Bretagne et les États-Unis, qui ont développé les marchés de capitaux les plus dynamiques du monde, disposent de ratios d'investissement « physique » rapporté au PIB parmi les plus bas du monde. Les mauvais investissements constituent un deuxième problème, tout aussi important, car ils conduisent à la dépréciation massive d'actifs immatériels. Les activités financières et le secteur pharmaceutique en sont une bonne illustration : depuis une vingtaine d'années, ces deux industries ont vu leur réputation se dégrader fortement auprès de leurs clients. Enfin, les acteurs du marché se préoccupent beaucoup trop des acquisitions et cessions. De très nombreux dirigeants se perçoivent désormais comme des gestionnaires de « méta-fonds », qui achètent et vendent des portefeuilles d'entreprises de la même manière que les gestionnaires de fonds achètent et revendent des portefeuilles d'actions. Mais les coûts de transaction sont beaucoup plus élevés pour les échanges de sociétés que sur les marchés d'actions. De plus, les résultats observables laissent penser que les dirigeants qui s'adonnent à ces pratiques ne sont justement pas très performants dans ce type de gestion de portefeuille. C'est ainsi que ICI et GEC - les deux plus grands groupes industriels britanniques - ont disparu. Leurs dirigeants pensaient - à tort, comme la suite l'a montré - qu'ils pouvaient accroître la valeur pour l'actionnaire par la vente de larges pans des activités qu'ils détenaient et par le rachat d'autres structures. Leurs opérations ont au contraire détruit de la valeur à tous points de vue : pour les actionnaires, pour les employés, mais aussi pour le Royaume-Uni qui a vu disparaître une partie non négligeable de son potentiel industriel.
H. W. - Mais le long terme n'est-il pas constitué de l'addition d'approches de court terme ?
J. K. - Bien entendu, mais prenons une métaphore …

Sommaire

Israël au cœur des tempêtes

Entretien avec Avigdor Lieberman par Aude Marcovitch et Patrick Wajsman

Gaza : sortir du cycle de la guerre

par Jean-Pierre Filiu

La revanche du califat

par Myriam Benraad

Liban : une nouvelle terre de jihad?

par Sibylle Rizk

Les Kurdes face à leur destin

par Dorothée Schmid

Égypte : Al-Sissi Imperator ?

par Marion Guesnard

Algérie : l'impossible relève

par José Garcon

Moyen-Orient : le grand séisme

Entretien avec Gilles Kepel par Mikaël Guedj

France-Allemagne : les affinités électives

Entretien avec Ursula von der Leyen et Jean-Yves Le Drian

Matteo Renzi, l'homme qui veut changer l'Italie

par Richard Heuzé

Lettonie : les défis européens

Entretien avec Edgars Rinkevics par Antoine Jacob

Moldavie : le désir d'Europe

Entretien avec Iurie Leanca par Régis Genté

Russie : le credo orthodoxe

Entretien avec Konstantin Malofeev par Alexandre Del Valle

Ukraine : les arrière-pensées de Vladimir Poutine

Entretien avec Pavel Felgengauer par Galia Ackerman

Regards croisés sur la FED et la BCE

Entretien avec Edmond Alphandéry par Jean-Pierre Robin

Les enjeux du financement de l'économie

par Michel Aglietta

De l'inconvénient du court-termisme

Entretien avec John Kay par Hugh Wheelan

La collaboration, nouvelle norme pour les investisseurs

par Fiona Reynolds

OCDE : des principes directeurs pour quoi faire ?

Entretien avec Cristina Tebar Less par Mathieu Bouquet

Une transparence à la française

Entretien avec Bertrand Fournier par Michèle Bernard-Royer

L'investissement responsable en Europe

par Anne-Catherine Husson-Traoré

Investissement de long terme : la pratique d'un institutionnel français

Entretien avec Laurent Deborde par la Rédaction de Politique Internationale

Accompagner la compétitivité de long terme des entreprises

par Pascal Lagarde

L'exemple du fonds souverain norvégien

Entretien avec Siv Jensen par Antoine Jacob

Fonds de pension et gestion durable

Entretien avec Jaap van Dam par Hugh Wheelan