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Moldavie : le désir d'Europe

Après vingt ans de tergiversations, la Moldavie a résolument choisi la voie de l'Europe. Le 27 juin dernier, cette ancienne république soviétique, peuplée de 3,6 millions d'habitants, signait un accord d'association avec l'Union européenne, assorti d'un accord de « libre-échange approfondi et complet » (1). Comme on pouvait s'y attendre, le voisin russe qui, de son côté, cherchait à convaincre Chisinau d'adhérer à une union douanière conclue sous son égide n'a guère apprécié. Le choix de la Moldavie était d'autant plus difficile que l'Ukraine, punie pour avoir dit « non » à l'Union eurasiatique de M. Poutine, venait de perdre la Crimée et voyait la région du Donbass entraînée sur la voie d'un séparatisme piloté depuis Moscou.

Les sanctions n'ont pas tardé : dès l'automne 2013, Moscou décrète un embargo sur les vins puis, en juin 2014, dans la foulée de la signature de l'accord d'association, sur les fruits moldaves. Mais le Kremlin possède une autre carte maîtresse : la Transnistrie. Cette petite république sécessionniste non reconnue par la communauté internationale, peuplée de 500 000 habitants, s'est détachée de la Moldavie après la guerre dite « civile » de 1992. Elle fait partie de ces entités séparatistes post-soviétiques dont la Russie se sert pour préserver sa sphère d'influence. Au moment où Moscou annexait la Crimée via une parodie de référendum le 16 mars 2014, le pouvoir transnistrien exprimait le souhait de voir la république rattachée à la fédération de Russie. Mais cette menace, comme toutes les pressions exercées depuis deux décennies sur Chisinau au moyen de l'entité séparatiste, se sont finalement révélées contre- productives : les dirigeants moldaves ont fini par comprendre qu'ils ne récupéreraient probablement jamais ce territoire et que l'avenir de leur pays se trouvait à l'Ouest.

Reste que cet accord d'association ne va pas de soi. Une part non négligeable de la population - « 20 % peut-être » selon le premier ministre Iurie Leanca - se déclare contre l'Europe, ou du moins très réticente à son égard. Moscou s'appuie sur ces pans de la société pour tenter de ramener le pays dans son giron. En février, Mikhail Formuzal, le gouverneur de Gagaouzie, un district autonome du sud de la Moldavie peuplé de turcophones christianisés, organisait un référendum sur l'union douanière proposée par le Kremlin (2). 97,2% des votants se seraient prononcés en faveur d'une adhésion à ladite Union. À Chisinau, on dénonce une manipulation. Tout comme on s'insurge contre le fait que certains responsables politiques nationaux, tels le leader du Parti socialiste Igor Dodon, ou un jeune entrepreneur lié au milieu moscovite, Renato Oussatyi, aient bénéficié des largesses du pouvoir poutinien pour faire campagne contre l'accord d'association et pour l'union douanière.

Dans ce contexte, les élections législatives du 30 novembre 2014 s'annoncent cruciales. L'avenir de l'actuelle coalition au pouvoir, formée de trois partis représentant en partie des intérêts d'affaires (3), n'est pas assuré. Le premier ministre Iurie Leanca, 51 ans, membre du Parti libéral démocrate de Moldavie (PLDM) dirigé par le businessman Vlad Filat, fut l'un des plus fervents artisans du rapprochement avec l'Europe. Personne ne doute de sa détermination. Mais dans un pays miné par les intrigues politico-financières et en proie à de vives tensions régionales, personne ne parierait non plus sur sa victoire.

 

R. G.

Régis Genté — L'Ukraine est en guerre contre la Russie. Dans quelle mesure cette crise affecte-t-elle votre pays ?

Iurie Leanca - Nous partageons une frontière de 1 242 kilomètres avec l'Ukraine. Pour un petit pays comme le nôtre, c'est énorme. Cette crise a un impact direct sur notre économie dans la mesure où les marchandises importées de Russie transitent par le territoire ukrainien et où, pour un certain nombre de biens, comme le charbon par exemple, nous dépendons de notre voisin oriental. Mais c'est surtout sur le plan psychologique que nous en avons ressenti les effets. La Syrie, on la contemple à la télévision et on se dit que c'est loin. Mais lorsqu'il y a eu ces affrontements sanglants à Odessa, le 2 mai dernier, la guerre s'est approchée à trente kilomètres de notre frontière sud. Nous sommes d'autant plus sensibles à ce qui se passe en Ukraine que, nous aussi, nous avons notre conflit « séparatiste » (4) en Transnistrie.

R. G. - Il y a quelques mois, les dirigeants de Transnistrie ont lancé un appel au rattachement à la Russie. Pensez-vous que le Kremlin soit prêt à utiliser cette carte en représailles contre la signature de l'accord d'association ?

I. L. - Il suffit d'observer le jeu des séparatistes en Transnistrie, ainsi que les tensions qui se font jour dans certaines de nos régions hostiles à l'Europe, pour comprendre que des forces étrangères sont à l'oeuvre. Nous n'en avons pas la preuve, mais c'est évident. Même réflexion pour ce qui concerne certains de nos opposants, notamment les socialistes, le parti social-démocrate et plusieurs petits partis (5). Je ne sais pas qui les soutient, mais je le devine. Toutefois, pour le moment, nous n'avons pas connaissance d'entreprise délibérée visant à déstabiliser la Moldavie ou à changer la donne en Transnistrie. Depuis quelques mois, les choses se sont calmées. Dans la région autonome de Gagaouzie, où un référendum illégal a été organisé le 2 février, la situation s'est elle aussi apaisée (6). Il est clair que personne n'a envie de voir le scénario ukrainien se répéter ici. Cela dit, le fond du problème est social et économique. C'est donc en prenant les choses sous cet angle que nous sommes parvenus à renouer le dialogue avec les Gagaouzes et à évacuer les problèmes artificiellement créés depuis l'extérieur.

R. G. - Avez-vous observé en Transnistrie des mouvements de troupes ou des livraisons d'armes laissant penser que Moscou pourrait s'appuyer sur la région pour attaquer le sud-ouest de l'Ukraine ou la Moldavie ?

I. L. - Non. Les dirigeants de la Transnistrie se sont manifestement employés à faire retomber la pression et à contenir les forces radicales. La suite des événements dépendra du contexte régional.

R. G. - Quelle est votre politique vis-à-vis de la Transnistrie ?

I. L. - Je ne vous citerai qu'un seul chiffre, mais il est éloquent : plus de 70 % des exportations de la Transnistrie se font vers la Moldavie et l'Europe. On voit bien où …