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Sud-Soudan : un Etat mort-né ?

Plus jeune État du monde, le Sud-Soudan a accédé à l'indépendance en 2011, à l'issue d'un processus de transition qui faisait suite à plus de vingt ans de guerre avec le Nord. Fin 2013, deux ans à peine après l'indépendance, une guerre civile a éclaté dans le jeune État entre les forces fidèles à Salva Kiir, président depuis 2011, et les partisans de Riek Machar, ancien vice-président limogé en juillet 2013. Depuis début 2014, aucun des nombreux accords de cessez-le-feu conclus par les protagonistes du conflit sous l'égide de la communauté internationale n'a tenu plus de quelques jours. Le conflit semble aujourd'hui sans issue. L'ONU s'alarme d'une situation humanitaire catastrophique et d'un risque imminent de famine à grande échelle, évoquant la « pire crise alimentaire de la planète ».
Ceux qui s'affrontent aujourd'hui au Sud-Soudan sont les héritiers directs de John Garang, chef historique, charismatique et autoritaire, de la rébellion sudiste contre Khartoum, décédé en 2005 alors que démarrait le processus de transition Nord-Sud. Garang avait créé et pris la tête de la Sudan People's Liberation Army (SPLA) en 1983. Cette rébellion d'obédience marxiste, composée en majorité de Soudanais du Sud, s'opposait au régime militaire et islamiste de Gaafar Nimeiri, au pouvoir à Khartoum depuis un coup d'État en 1969. Elle avait vu le jour après une série de décisions de Khartoum défavorables au gouvernement autonome du Sud en place depuis 1972. Mais le mouvement rebelle exigeait également une démocratisation des relations entre Khartoum et toutes les provinces soudanaises, prenant en compte la totalité des minorités du Soudan sans se limiter à celles du Sud dont il était issu.
Ce soulèvement des régions méridionales n'était pas le premier depuis l'indépendance du pays à la fin 1955. Une guerre civile avait déjà ravagé le Sud entre 1955 et 1972, suite au refus du pouvoir central de Khartoum, dominé par les Arabes, d'accorder une quelconque autonomie à ces provinces dont les populations sont majoritairement négro-africaines. Malgré sa grande diversité ethnique, le nord du pays est, en effet, principalement marqué par la culture arabo-musulmane, alors que le Sud, lui aussi très divers, se rattache plutôt aux civilisations subsahariennes - qui plus est, les pratiques religieuses majoritaires y sont animistes et chrétiennes.
Un accord signé en 1972 à Addis-Abeba entre le pouvoir et les rebelles avait mis fin au conflit en échange d'une autonomie limitée des provinces du Sud, mais n'avait pas fait disparaître les tensions entre, d'une part, un pouvoir central monolithique, replié sur lui-même et décidé à maîtriser les ressources du pays - dont les gisements pétroliers en partie situés au Sud - et, d'autre part, des minorités ethniques ou religieuses qui se percevaient comme persécutées et humiliées. La reprise des combats en 1983 sous le leadership de John Garang était inévitable. Elle provoqua des secousses telles, dans le Nord, que Nimeiri fut renversé à son tour par un soulèvement populaire en 1985. Les gouvernements civils qui lui succédèrent ne durèrent guère : c'est par un nouveau coup d'État qu'Omar el-Béchir, toujours président du Soudan à l'heure actuelle, accéda au pouvoir à la mi-1989. Fort du soutien sans faille du National Islamic Front - branche soudanaise des Frères musulmans -, el-Béchir mit fin aux discussions entamées avec les rebelles et relança la lutte armée contre la SPLA. En parallèle, il s'efforça de rétablir et de consolider, au besoin par les moyens les plus brutaux, la primauté d'un pouvoir central à dominante arabe et aux visées islamistes.
La seconde guerre civile qui avait débuté en 1983 redoubla donc de violence. Elle ne prit officiellement fin qu'en 2005, à l'issue de négociations entamées au début des années 2000 sous la pression de la communauté internationale. Les différents accords conclus entre Khartoum et les rebelles menés par John Garang prévoyaient une transition longue et complexe. Celle-ci a finalement abouti à un référendum organisé dans les provinces du Sud en 2011 qui a validé l'indépendance du Sud-Soudan - une issue acceptée par le régime d'el-Béchir. Si les premiers pas de ce jeune État, dont la capitale est Juba, 350 000 habitants, principale ville de ce pays très rural, se sont faits dans un calme relatif jusqu'à la fin 2013, la violence est vite revenue. La population sud-soudanaise - onze millions de personnes pour un territoire de quelque 644 000 km2 - n'aura au final connu que quelques années de répit depuis plus de trente ans.
Gérard Prunier, l'un des meilleurs experts français de l'Afrique de l'Est, décrypte ici la tragédie du Sud-Soudan, cet État qui risque bien de disparaître avant même d'avoir réellement commencé à exister...
M. B.

Mathieu Bouquet - Le conflit qui a éclaté fin 2013 au Sud-Soudan a donné lieu à des massacres et à de nombreux déplacements de populations. La situation humanitaire est catastrophique. En mai dernier, John Kerry est allé jusqu'à parler d'un « risque de génocide »...
Gérard Prunier - Les déclarations de John Kerry sont exagérées : Washington n'a pas les idées claires sur le Sud-Soudan. Il n'empêche que des carnages effroyables se sont produits - et cela, dès le début de la guerre civile, fin 2013. Dans la deuxième quinzaine de décembre, il y a eu plus de 11 000 morts à Juba. Les exactions se sont poursuivies et des tueries continuent de se produire aujourd'hui, sans aucun quartier pour les civils. J'estime que le conflit a déjà fait entre 80 et 100 000 morts dus aux « massacres croisés » qui ont visé les deux principaux groupes ethniques, les Nuer et les Dinka, mais aussi à la disette et au manque de soins médicaux.
M. B. - Ce chiffre est beaucoup plus élevé que celui avancé par l'ONU...
G. P. - C'est exact, mais cette estimation est réaliste car elle s'appuie sur le travail de terrain effectué par plusieurs observateurs indépendants dont il n'est malheureusement pas possible de dévoiler l'identité. Certains sont sud-soudanais, d'autres sont étrangers. Aucun n'est nuer ou dinka.
M. B. - Si les chiffres que vous avancez sont exacts, Kerry n'a-t-il pas raison de parler de risque de génocide ?
G. P. - Malgré ces chiffres effroyables, nous ne sommes pas face à un gouvernement qui aurait planifié l'élimination d'une partie de la population. Le Sud-Soudan d'aujourd'hui n'est pas le Rwanda de 1994, même s'il existe des similitudes qui conduisent à des interprétations hâtives.
M. B. - À quelles interprétations faites-vous allusion ?
G. P. - Je pense au discours de nombreux observateurs peu avisés - y compris à de hauts niveaux de responsabilité - qui ne voient dans le conflit actuel qu'une guerre ethnique entre les Dinka, dont est issu Salva Kiir, et les Nuer, tribu de Riek Machar. Cette grille de lecture est réductrice. Dans les deux camps, et particulièrement dans celui de Riek Machar, on trouve des représentants de toutes les ethnies qui composent le Sud-Soudan. Pour ne prendre qu'un exemple, la délégation envoyée à Addis-Abeba par les rebelles de Riek Machar en mai dernier comprenait plusieurs Dinka de premier plan, à commencer par le fils de John Garang. L'explication ethnique du conflit n'est donc pas opérante. En réalité, la politique instrumentalise les clivages ethniques. D'ailleurs, la population du pays ne se répartit pas seulement entre Dinka et Nuer : on ne parle jamais des nombreuses autres tribus, alors qu'elles représentent la moitié de la population !
M. B. - Même si l'explication ethnique du conflit n'est pas valide, cette dimension ne joue-t-elle pas un certain rôle ?
G. P. - C'est indéniable, mais j'insiste : l'ethnicité - même si elle est réelle - est instrumentalisée ; elle n'est pas la cause du …