Les Grands de ce monde s'expriment dans

La mise en garde de Vilnius


Isabelle Lasserre - Après la Géorgie en 2008 et l'Ukraine en 2014, les pays baltes pourraient-ils être les prochaines cibles de Vladimir Poutine ?
Linas Linkevicius - Je ne formulerai pas les choses ainsi. Les pays baltes sont dans une situation très différente de celle de l'Ukraine et de la Géorgie dans la mesure où ils sont membres de l'Otan et de l'Union européenne. En tant qu'ancien ministre de la Défense, je peux vous assurer que les mesures de protection et de dissuasion décidées lors du sommet de l'Otan qui s'est tenu au pays de Galles (1) sont tout à fait sérieuses !
Cela dit, je pense que l'Europe manque de fermeté dans sa réaction aux conflits qui surviennent dans l'espace post-soviétique. Notre comportement au lendemain de la guerre de 2008 en Géorgie en offre un exemple saisissant : nous avons laissé l'agresseur, c'est-à-dire la Russie, reprendre l'initiative et obtenir exactement ce qu'il voulait. Juste après la guerre, les pays membres de l'Otan et de l'UE ont multiplié les réunions de crise et très clairement expliqué à la Russie qu'elle devait absolument appliquer intégralement les accords de paix (2). Et que s'est-il passé ? Moscou n'a pas respecté un seul article de ce plan ! Nous aurions dû protester, mais c'est l'inverse qui s'est produit. Au bout de deux mois, au nom du pragmatisme, nous avons renoncé à imposer le plan de paix et nous sommes revenus au « business as usual » avec le Kremlin.
À cette époque, pourtant, le gouvernement lituanien avait prévenu ses homologues européens qu'il y aurait d'autres agressions. Je me souviens d'avoir personnellement alerté mes homologues sur les risques que couraient la Crimée et la Transnistrie (3). J'étais convaincu - et la suite des événements m'a donné raison - que c'est une grande erreur de croire que si l'on se montre flexible, si l'on renonce à ses principes, si l'on est poli, l'autre partie fera preuve de réciprocité. Ce n'est pas ainsi que raisonne la Russie. Elle considère notre politesse et notre souplesse comme une preuve de faiblesse et un encouragement à continuer.
Hélas, la Géorgie et maintenant la Crimée n'ont pas suffi à changer les mentalités en Europe : notre attitude, au fond, est la même qu'en 2008. On réprimande la Russie mais on souhaite revenir rapidement à la normale. C'est pourquoi j'ai peur que l'Ukraine ne soit pas la dernière étape de l'expansion russe... Je ne pense pas que les pays baltes soient les plus menacés : il y a dans la région de nombreux autres conflits gelés que Vladimir Poutine pourrait réveiller et utiliser à son avantage. Notamment au Caucase du Nord et en Transnistrie.
I. L. - Pourquoi le Kremlin conduit-il cette politique ?
L. L. - C'est une question fondamentale... et, personnellement, je n'ai pas la réponse. Selon moi, les actions de Vladimir Poutine sont irrationnelles. Pourquoi s'acharne-t-il à détruire toutes les relations de la Russie avec ses voisins ? Pourquoi réduire à néant les investissements de ces dernières années …