La CIA vue des coulisses

n° 149 - Hiver 2015

Il n'est pas fréquent qu'un homme qui a dirigé les services secrets des États-Unis s'exprime aussi librement si peu de temps après avoir quitté Langley. Ce document n'en est que plus captivant. Michael Morell parle en toute franchise des défis, des succès mais aussi des erreurs et des échecs de la célèbre Central Intelligence Agency.
À 57 ans, M. Morell est récemment sorti de l'ombre après trente-trois années passées à la CIA. S'il y fut un analyste bien plus qu'un agent de terrain, il a été impliqué d'une façon ou d'une autre dans toutes les grandes opérations de l'Agence - surtout à partir de 2010, année où il en est devenu le numéro deux. Il a également occupé, à deux reprises, les fonctions de directeur de la CIA par intérim : d'abord du 1er juillet au 6 septembre 2011, dans l'intervalle entre le départ du patron de l'Agence Leon Panetta, nommé secrétaire à la Défense, et son remplacement par le général David Petraeus ; puis entre la démission de ce dernier consécutive à un scandale d'ordre privé, le 9 novembre 2012, et la nomination à sa place de John Brennan, le 8 mars 2013.
Après le 11 septembre 2001, c'est Michael Morell qui fut chargé d'éclairer quotidiennement le président George W. Bush sur toutes les informations recueillies par la CIA à propos de l'attentat et de ses commanditaires. Il dit de M. Bush, ainsi que de son successeur Barack Obama, que tous deux furent d'« excellents consommateurs » de renseignement et lui posèrent de nombreuses questions très pertinentes.
Désireux de passer plus de temps avec sa famille, M. Morell a choisi en juin 2013 de quitter le service de l'État, auquel il consacrait « 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 ».
D. R.

Dan Raviv - Vous êtes de ceux qui assument pleinement la formule de « guerre contre le terrorisme ». Selon vous, l'Amérique est entrée en guerre le 11 septembre 2001. Dans ce conflit, quelle partie a l'avantage aujourd'hui ?
Michael Morell - Voici comment je vois les choses. Depuis le 11 Septembre, nous avons remporté deux victoires significatives dans cette guerre et nos ennemis une seule. Notre première victoire, c'est le fait qu'aucune nouvelle attaque perpétrée par un groupe terroriste étranger ne s'est produite sur notre sol. C'est un succès remarquable car nos ennemis ont essayé de s'en prendre à nous de bien des manières... Il est vrai que des attentats ont été commis aux États-Unis - à Fort Hood et à Boston. Mais il s'agissait d'actions menées par des loups solitaires, des individus qui s'étaient radicalisés seuls. Al-Qaïda ou l'État islamique (Daech) les ont inspirés mais ne leur ont pas donné l'ordre de passer à l'acte. Ils ont agi de leur propre chef.
Al-Qaïda, en particulier sa branche yéménite, a essayé à de multiples reprises de frapper le territoire américain. Mais elle a échoué, parce que nous lui avons rendu la tâche plus compliquée, nous avons perturbé son fonctionnement et nous avons significativement affaibli ses dirigeants - et c'est là que se trouve notre deuxième grande victoire. Les hauts responsables d'Al-Qaïda, ceux qui ont organisé le 11 Septembre, ont pratiquement tous été décimés. Leur capacité à nous atteindre a été très nettement réduite, même si elle n'a pas encore été complètement anéantie.
Protéger notre territoire et détruire la majeure partie des dirigeants d'Al-Qaïda, telles sont donc nos deux victoires. Quant à celle de nos ennemis, elle réside dans la diffusion de leur idéologie. Le 10 septembre 2001, cette idéologie était essentiellement confinée à l'Afghanistan. Aujourd'hui, elle est présente dans de nombreuses parties du monde : dans le nord du Nigeria, dans le Sahel, au Mali, en Mauritanie, au Niger, un peu partout en Afrique du Nord y compris, pour la première fois depuis 25 ans, en Égypte. Elle s'est également répandue en Afrique de l'Est : on la retrouve en Somalie et, de plus en plus, au Kenya. Et de l'autre côté du golfe d'Aden, au Yémen. Sans oublier, bien sûr, l'Irak et la Syrie, ainsi que l'Afghanistan et le Pakistan. Les djihadistes ont été affaiblis en Asie du Sud mais n'en ont pas disparu. Ils montent notamment en puissance en Inde et au Bangladesh. Tout cela constitue une zone géographique colossale...
D. R. - Daech doit-il être considéré comme un groupe parmi d'autres ou comme une entité à part ?
M. M. - Daech est une émanation du mouvement Al-Qaïda. C'est une autre institution, si l'on peut dire, et ses dirigeants sont différents ; mais l'idéologie est la même. Tous les djihadistes jugent que leur religion est mise en danger par le monde moderne et, avant tout, par les États-Unis.
D. R. - C'est le discours qu'ils tiennent...
M. M. - Ce n'est pas seulement un discours. C'est …